Angela Merkel, la chancelière d'Allemagne, est opposée à l'adhésion de la Turquie à l'UE ; un partenariat privilégié aurait sa préférence. Sa position était suffisamment connue pour n'avoir pas à être formellement réitérée lors du voyage qu'elle a entrepris dans ce pays cette semaine ; elle s'est contentée de déclarer, fort diplomatiquement, que les négociations constituaient un processus ouvert , autrement dit que l'issue n'en était pas déterminée d'avance. Mais pour le ministre turc des Affaires étrangères, le partenariat privilégié, cela n'existe pas, cela n'a pas de fondement légal : toujours la même arrogance et la même brutalité.

De ce côté-ci du Rhin, on mesure mal la complexité de la relation germano-turque depuis un siècle. Au point de départ se trouve l'alliance conclue entre les deux empires à la fin du XIXe siècle et qui s'est concrétisée militairement pendant la Première Guerre mondiale, puis la neutralité objectivement bienveillante de la Turquie pendant la seconde.
Ceci a entraîné la création de liens économiques très forts entre les deux pays : à l'origine, l'Allemagne y a vu un moyen d'accéder aux ressources pétrolières du Proche Orient et un débouché industriel. À partir du début des années soixante, elle a délibérément fait venir de nombreux travailleurs turcs pour combler son déficit de main d'œuvre. Aujourd'hui, les Turcs sont 2,7 millions à y vivre, dont moins d'un cinquième a acquis la nationalité allemande, et forment une communauté assez fermée, peu encline à s'assimiler.
Les liens culturels ne sont pas moins étroits : les lycées allemands de Turquie y forment traditionnellement une partie de l'élite (comme le font, ou le faisaient, les lycées français dans d'autres pays du monde) ; et c'est précisément une nouvelle université allemande que Mme Merkel venait inaugurer à Istanbul. Parallèlement, le gouvernement turc demande à ouvrir des établissements scolaires turcs en Allemagne où cette perspective se heurte à de fortes réticences ; la chancelière allemande a néanmoins dû lui en concéder la perspective pourvu que l'on y apprenne aussi l'allemand...
Pour en revenir à l'adhésion de la Turquie, en Allemagne même, les sociaux-démocrates ainsi que les partenaires libéraux de la coalition gouvernementale y sont favorables, ces derniers au nom de l'économie, du libéralisme, et ... de l'évolution moderne de la Turquie précisément, tandis qu'ils  jetteraient volontiers la Grèce en dehors, sinon de l'Union Européenne du moins de la zone Euro, pour fraude, laxisme budgétaire et laisser-aller général.
Voilà une équation bien compliquée qui n'a probablement pas de solution simple.
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