Chambon-sur-lignon

Dans l’enchaînement des évènements ayant présidé à la mise en examen et à l’incarcération d’un interne de 17 ans du lycée cévenol au Chambon-sur-Lignon pour viol et assassinat (c’est-à-dire meurtre avec préméditation) d’une condisciple de 13 ans, la faille n’est peut-être pas là où les commentateurs de tous ordres s’évertuent à la chercher.

L’institution judiciaire et ses rouages ? Quel que soit le droit positif – c’est-à-dire la multitude des textes en vigueur à un moment et sur un territoire donnés –, il ne vaut que ce que valent les magistrats (et les auxiliaires de justice) chargés de l’interpréter et de l’appliquer. On peut soutenir le même propos relativement aux expertises psychiatriques : un bon expert psychiatre sera avant tout un très bon psychologue, et, sans ce don naturel, toutes les théories, toute la technicité du diagnostic psychiatrique s’avéreront impropres à dire ce qu’il en est du patient.

Bref, les erreurs judiciaires, ou ce qui s’en rapproche (comme ce crime commis par un mineur en liberté en attente de jugement sur le fond pour des faits similaires – assassinat non compris – après une détention préventive (ou provisoire) de quatre mois) sont comparables aux catastrophes aériennes : de nos jours, sophistication technique oblige, elles sont le plus souvent humaines. Une erreur de jugement, ou d’appréciation, dans les sens large et précis du terme. Serait-ce avouer de la sorte que, sauf à espérer, ou à s’illusionner sur un possible progrès de la lucidité et de la bonté humaines, des drames de cette nature ne pourront jamais être déclarés inenvisageables ?

En l’espèce, il y avait pourtant un chaînon qui n’aurait pas dû manquer, ou, plus exactement, un pressentiment, conforté par une doctrine comme nous le verrons plus loin, qui, pour parodier Victor Hugo, aurait pu empêcher le Destin de répandre son ombre dans les bois de la vallée cévenole. Voyons. Le père, protestant, du suspect avait écumé en vain les établissements de la région. Son fils pouvait-il trouver refuge dans cet internat fondé en 1938 par les pasteurs Theis et Trocmé ? Voyons. La chose est largement méconnue de nos jours : Luther, et non moins Calvin, avaient une vision implacable du péché originel, lequel marquait irrémédiablement la nature humaine, une nature dès lors pécheresse que même la grâce baptismale ne pouvait soulager du poids du péché. D’où le peu de crédit accordé par luthériens et réformés aux pouvoirs rédempteurs de l’homme, de l’homme sur son prochain, de l’homme sur lui-même aussi. En somme, l’orthodoxie calviniste, qui n’aurait pas manqué de s’enquérir dans le détail du premier crime, appliquée comme on peut penser qu’elle se le devait, aurait, l’œil glacial, interdit d’entrée le prévenu, et probablement empêché qu’un second crime fusse commis, du moins dans l’enceinte d’un collège-lycée-internat de tradition protestante, du moins à l’encontre d’une toute jeune adolescente qui n’avait pas moins cru, elle aussi, espérer découvrir en cette enceinte un refuge.

Mais voici : nous avons – presque – tout faux. Après Luther, après Calvin, ceux qu’on a appelés les humanistes, dans la lignée d’Arminius, de Zwingli, de Lélio et Faust Socin, de Michel Servet (le pseudonyme de Michel Rocard en ses jeunes années) et de tant d’autres, ont largement métamorphosé la doctrine originale et sa vision fort peu pélagienne du péché        jusqu’à opérer un renversement de la situation de l’homme face à Dieu, face à l’univers. Cela va sans dire, les fondateurs dudit collège, et son directeur actuel, Monsieur Bauwens, s’inscrivent bien dans cette deuxième version du protestantisme. Pour découvrir ce qui a cloché dans cette affaire, ce n’est pas dans l’organisation judiciaire, dans les systèmes éducatifs ou que sait-on encore, qu’il faut d’abord chercher. Mais dans l’Histoire des idées … qui continuent à mener le monde [1].

 

Hubert de Champris

[1] cf. Jean de Viguerie, Les pédagogues, Cerf, à prendre en compte sauf en ce qui concerne Comenius (voir alors Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, PUF, p. 157).