- Olivier Chevrillon, Mémoires, préface d'Alain Besançon, éditions de Fallois, 159 p., 17 €.
Olivier Chevrillon a écrit un exquis petit livre qu'il a modestement intitulé Mémoires comme pour signifier que 160 pages lui suffisaient pour faire le tour de sa vie. Pourquoi nous intéresser à pareil ouvrage ? Parce qu'il est un remarquable panorama de l'histoire des IVème et Vème Républiques, parce qu'il nous restitue un aperçu précis des positions des uns et des autres, tous personnalités non moins remarquables, à travers la relation des activités d'un haut fonctionnaire toujours en équilibre entre la théorie et la pratique : suffisamment pragmatique, concret, évangélique pour mettre la main dans le cambouis mais lesté d'un fond d'idéalisme humaniste qui, pour une fois, ne s'identifie pas avec le modernisme naïf, béat, absurdement confiant en l'avenir.
Chevrillon est un homme de projet : il fait donc en premier lieu retour sur ses racines. Notre homme tient de l'historien Hippolyte Taine, ce qui est de bonne augure pour la suite des événements, et pourrait aussi se dire le rejeton de la grande puissance américaine. L'homme admire ses grands-parents, ses parents dont il nous brosse l'image d'un couple fidèle, romantique et actif, catholique. Il nous montre aussi comment cet héritage s'est mêlé au contact de cette mouvance, bien propre aux années cinquante, soixante, soixante-dix, qu'on appelle les chrétiens progressistes plutôt mendésistes, proches du personnalisme d'Emmanuel Mounier. Dans ce tourbillon, le couple Chevrillon continue à se distinguer : ils font parfois des pèlerinages, voyagent en amoureux. Etudiant catholique et sympathique, croyant (aussi mais pas seulement) au progrès, sans être progressiste comme on l'a vu, divergent, non pas dissident, le futur énarque décoche sans crier gare de petits coups de griffe sur certains prélats, tel ce Mgr Blanchet, qu'à moins de disqualifier notre propre naissance, nous ne saurions dire autrement que d'heureuse mémoire : Les étudiants en droit de la Catho m'ayant élu à la présidence de leur association en 1946, je proposais dans un texte assez long une réforme sacrilège : les étudiants suivraient les cours de la Faculté d'Etat du Panthéon (très supérieurs aux nôtres) et l'université libre leur offrirait des travaux dirigés de haut niveau. Ce n'était pas absurde, mais mon projet fit suffoquer d'indignation le recteur, Mgr Blanchet. Comme beaucoup de responsables ecclésiastiques, il était persuadé qu'il fallait mettre les jeunes chrétiens dans un enclos à part, pour préserver leur foi. Où l'on voit que ledit Blanchet s'inscrivait dans la veine de son prédécesseur Baudrillard dont le nom, en compagnie de Coste-Floret, Mauriac, Chenu, Daniélou, Vedel, Beuve-Méry, Suffert, Ricoeur, Marrou, Rovan, Crozier et de tant d'autres, aurait pu, lui aussi, égayer de son massif mais feint contentement cette image intellectuelle d'un temps autrement plus complexe qu'il ne daignait alors se présentait. Serein, technicien, d'une plume sans fioritures qui jamais ne se regarde écrire, Chevrillon, à l'inverse de certains comme Alain Minc, ne prend pas les gens de haut. Humain lui-même, il les rend tel. Conseiller d'Etat, la fonction ne le comble pas : il a besoin de se confronter à des hommes, pas seulement à des dossiers. Politiquement, intellectuellement, il a aimé décoloniser, décloisonner les hommes. Comme la banque, vous savez, il est l'homme qui relie les hommes. Il avoue avoir passé les meilleures années de sa vie à la Direction des Musées de France. Sur l'art contemporain, ses vues rejoignent celles de Jean Clair, d'autres conservateurs (dans l'âme quand ce n'est pas en fonction) aussi, qui ne méritent pas toujours qu'on les cite, comme Marc Fumaroli(au passage, lisez le chapitre XII de Pierre Daix, Pour une histoire culturelle de l'art moderne, tome II : Le XXème siècle, chez Odile Jacob.) On a plaisir à le voir dire grand bien de l'ancien directeur du Met de New York, Philippe de Montebello, comme nous paraît paradoxalement fondée, de la part d'un homme malgré tout très moderne, la mention en fin d'ouvrage d'un des plus grands contempteurs de cette modernité, à savoir Philippe Muray.
Nous l'aurions bien voulu. Mais, à ce stade de notre exposé, nous n'irons pas siéger au plafond comme Lamartine, à l'Assemblée, sous la Seconde République. Pourtant, aimerions-nous prendre de la hauteur et toucher à ce chapitre qui nous touche comme un vieil observateur toujours jeune. Ici, Chevrillon nous parle sans le savoir de trois grands biens. Les deux premiers sont indispensables à la vie : l'eau et l'alimentation solide (certains, à juste titre, placerait en troisième position : l'affection. Nous ne la mentionnons pas quoiqu'elle ait un rapport avec ce qui vient). En nous racontant dans le plus long chapitre du livre, les conditions qui ont présidé à la création d'un célèbre hebdomadaire français toujours vaillant et de ses suites, quatorze ans après, l'auteur ne nous parle pas à la vérité d'une dissension entre deux hommes, ni même de malentendu ou d'orgueil. Il aborde sans le savoir quelque chose de fondamental qui est ce troisième bien littéralement vital pour certains hommes : l'expression. Dans un cadre libéral – lequel est bien celui dans lequel les deux protagonistes s'inscrivent -, à l'écrit comme à l'oral, la synergie des talents est indispensable. Alors, amis lecteurs, vous placerez ces Mémoires à la verticale dans votre bibliothèque bien serrées entre ce bijou d'épicurisme forcément latin nommé par Claude Imbert Par bonheur et son Tombeau d'Aurélien[1], dont nous avions dit grand bien [2]. Synergie des talents avons-nous dit ? Ainsi, unité des gens.
HdC
[1] Grasset
[2] voir bulletin de L'œuvre des campagnes n°193/Janv. 2000.
***
- Du libéralisme et des libéralismes
- Les suites judiciaires de l'affaire Strauss-Kahn
- Tu ne twitteras point
- Quelle Carrière !
- Loubavitch
- Eva Joly : l’accent de la revanche
- Faits divers et variés de fin d'automne
- Dialoguer avec les Musulmans - Une cause perdue...
- Testament politique de Richelieu [Littérature]
- Jean-Jacques Rousseau [Littérature]









