Kiffe la France , par Jean-François Chemain (Editions Via Romana). Ce petit livre, qui se lit facilement d'une seule traite, est un grand livre. Son auteur a fait un parcours incroyable, qui l'a mené de l'extrême-droite à la franc-maçonnerie puis, après une conversion radicale au christianisme, à l'abandon d'une carrière de cadre dirigeant d'entreprise pour se consacrer à l'enseignement de l'Histoire dans un collège de la banlieue lyonnaise. Mais ce parcours n'est qu'une petite partie du récit, à peine évoquée, à vrai dire.
Ce n'est pas de lui-même que Jean-François Chemain a envie de parler, mais de ses élèves, qu'il chérit par-dessus tout. Dans cette plongée dans l'univers de la banlieue, on découvre avec sidération la gravité de la ghettoïsation , physique et mentale, de ces enfants, enfermés et déchirés entre une culture nationale qui ne croit plus à elle-même, et une pseudo-culture communautariste, qui ne sécrète que fierté exacerbée, préjugés ressassés, frustration collectivement confite . Et encore, pour ne pas noircir le tableau à l'excès, même s'il soulève un instant le voile, Jean-François Chemain est loin de tout nous dire de la violence et des drames quotidiennement vécus, en particulier par les filles, dans cet univers.
Plusieurs choses ressortent de ce récit très vivant et imagé : tout d'abord, l'immense responsabilité qui est la nôtre (et pas seulement celle de nos politiques), qui avons laissé mourir notre culture et pourrir nos banlieues. En lisant ce livre, impossible de ne pas se dire quel gâchis ! . Ensuite, et très clairement, le fait que la stratégie laïciste est une voie sans issue, puisqu'en voulant enfermer toute expression de la religion dans la sphère privée , elle nous enlève en même temps les armes qui pourraient nous faire gagner dans cette guerre culturelle des banlieues. En effet, il n'est tout simplement pas possible de séparer entièrement religion chrétienne d'une part, culture et civilisation française d'autre part, puisque notre culture et notre civilisation sont chrétiennes. Le rêve de certains d'un grand vide sidéral areligieux, dans lequel un homme déconditionné pourrait s'épanouir sans contrainte, est un mythe, mais aussi une magistrale erreur politique. A ce titre, les forces idéologiques qui enserrent ces gamins n'ont fait qu'occuper l'espace laissé ouvert depuis la Révolutionpar notre propre guerre religieuse. Enfin, l'évidence que cette sous-culture a un caractère gravement sectaire, au sens propre du mot (un embrigadement collectif, à la fois de la pensée et du comportement), dont l'islam n'est que l'un des aspects. Même si cette religion possède, on le sait bien, un caractère particulier, qui laisse peu de place au libre arbitre, on ne peut la confondre avec cet affreux fast-food , culturel et politique, dans lequel ces enfants sont enfermés.
Mais ce qui ressort par-dessus tout, ce sont les portraits extraordinaires de ces gosses, gavroches au milieu des barricades de notre temps, durs, violents, butés et révoltés apparemment, mais en réalité si tendres, fragiles et naïfs. Dans cet enfer de la banlieue - le mot n'est pas trop fort-, Jean-François Chemain marche, comme François dans l'Eglise délabrée de son époque, comme Dominique au milieu des guerres cathares, avec pour seules armes sa foi, sa pauvreté et sa non-violence, l'amour de Dieu et l'amour des hommes. Un frère mineur laïc, voilà ce qu'il est, évidemment. Jusqu'où ira-t-il, son lumignon à la main ? Il ne faudra pas que cette lumière s'éteigne, il faudra qu'elle en suscite d'autres. On doit lire ce livre, vraiment.
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