Dans un livre interview qui a fait grand bruit à sa sortie en Allemagne, le cardinal Carlo Maria Martini avait osé se démarquer du magistère par des positions provocatrices à propos du célibat des prêtres, de l'ordination des femmes, de l'homosexualité, du préservatif. À l'occasion de la sortie du livre en Italie (Conversazioni notturne a Gerusalemme. Sul rischio della fede, Mondadori), le vaticaniste Sandro Magister se fait l'écho d'un autre point controversé par le grand prélat : le respect de la vie.

  Un chapitre du livre prend pour cible explicite l'encyclique Humanæ Vitæ (1968) de Paul VI sur le mariage et la procréation. Martini accuse le pape d'avoir créé "un tort grave" en interdisant la contraception artificielle : "Beaucoup de gens se sont éloignés de l'Église et elle s'est éloignée des gens".

L'accusation se fait grave puisque le cardinal Martini reproche ni plus ni moins à Paul VI d'avoir caché délibérément la vérité, laissant aux théologiens et pasteurs le soin de réparer ensuite les dégâts en adaptant les règles à la pratique . Épargnant quelque peu pourtant Paul VI qu'il a bien connu, Mgr Martini affirme que par l'encyclique il voulait exprimer son respect de la vie humaine. Il a expliqué son intention à des amis en utilisant une comparaison : il ne faut pas mentir, mais il est parfois impossible de faire autrement ; soit il faut cacher la vérité, soit on ne peut éviter de dire un mensonge. C'est aux moralistes d'expliquer où commence le péché, surtout dans les cas où existe un devoir plus grand que la transmission de la vie .

Mais le jugement du cardinal jésuite, qui se qualifie modestement d' antépape , se fait réprobateur pour le successeur de Paul VI, Jean-Paul II, qui aurait songé, en suivant la voie d'une application rigoureuse , à une déclaration qui aurait bénéficié du privilège de l'infaillibilité pontificale . Pas davantage de confiance, semble-t-il, envers le successeur de Jean-Paul II, jamais nommé :

Le pape ne retirera probablement pas l'encyclique, mais il peut en écrire une autre qui en soit la continuation. Je suis fermement convaincu que la direction de l'Église peut indiquer une voie meilleure qu'Humanæ Vitæ. Savoir reconnaître ses erreurs et l'étroitesse de ses vues d'hier est un signe de grandeur d'âme et de sûreté de soi. L'Église regagnera de la crédibilité et de la compétence.

Deux en une seule chair

Bien loin de ce leitmotiv de la critique , au même moment, paraît un livre de deux historiennes, l'une catholique, l'autre non, Margherita Pelaja et Lucetta Scaraffia : Deux en une seule chair, Église et sexualité dans l'histoire (Laterza). Les chercheuses affirment que l'encyclique rejoint la vérité intacte et la prévoyance avec laquelle le problème a été traité pour reprendre les termes de Benoît XVI le 10 mai 2008. Et elles rappellent avec profondeur l'apport du cardinal Wojtyła dans sa défense pertinente et courageuse d'Humanæ Vitæ.

Wojtyła était d'ailleurs l'un des rares cardinaux à s'être occupé de morale sexuelle, dans un livre intitulé Amour et responsabilité, publié en polonais en 1960 puis traduit en d'autres langues européennes. Dans son livre, Wojtyła aborde des sujets comme "analyse du mot jouir", "libido et néo-malthusianisme", "analyse de la sensualité" et "chasteté et rancœur" avec une clarté et une liberté de langage à laquelle la tradition catholique n'était certes pas habituée".

Critiquant certes le concept freudien de la libido, mais étonnamment ouvert sur la sexualité et sur le corps, le futur pape Jean-Paul II est montré comme signe de contradiction dans l'esprit du temps :

Après avoir dénoncé l'erreur d'une culture qui "refuse de reconnaître la grande valeur de la chasteté pour l'amour", il s'attache à réfuter l'idée, de plus en plus répandue, que "le manque de rapports sexuels est mauvais pour la santé de l'être humain en général, et pour celle de l'homme en particulier. On ne connaît pas une seule maladie qui puisse confirmer la vérité de cette thèse", alors que "les névroses sexuelles sont surtout dues aux excès dans la vie sexuelle et se manifestent quand l'individu ne se conforme pas à la nature et à ses processus".

Jean-Paul II ne s'est pas arrêté à la controverse suscitée par l'encyclique. Il l'a présentée comme prophétique et, en cela, son apport est historique :

Le vocabulaire des fins du mariage est définitivement écarté, tandis que la conception de la sexualité présentée par le document est pleinement humaine, liée à la personne qui ne peut jamais être utilisée comme objet. Dans ce contexte, le corps acquiert une positivité complète, il est lié à l'esprit dans l'unité.

Qualifiant cette encyclique de difficile à vivre , Benoît XVI poursuit pourtant dans cette voie du prophétisme de l'encyclique qui célèbre ses quarante ans. La préoccupation du pape à l'égard des jeunes est grande :

Fournir de fausses illusions dans le domaine de l'amour ou tromper sur les responsabilités authentiques que l'on est appelé à assumer avec l'exercice de la propre sexualité ne fait pas honneur à une société qui se réclame des principes de la liberté et de la démocratie.   ***