À la suite de l'annonce de la publication du livre de Bernard Zeller Edmond Michelet est-il un saint ? * ( Le Fil , 23 novembre), Philippe Pouzoulet, président des Compagnons de la Fraternité Edmond-Michelet, expose son analyse du rôle et de l'attitude de l'ancien ministre pendant les évènements d'Algérie.
Je me permets de reprendre la substance d'une réponse que j'avais déjà faite aux propos de Bernard Zeller avant que, comme vous l'annoncez, il n'en fasse un livre. Je m'exprime en tant qu'ancien président des Compagnons de la Fraternité Edmond-Michelet et je précise que je suis aussi l'époux d'une petite fille de ce dernier, pour lever toute ambiguïté sur l'origine de mon commentaire.
J'ai toujours pensé que le rôle politique d'Edmond Michelet au moment de la guerre d'Algérie, et tout particulièrement la question de l'application de la peine de mort aux généraux putschistes, serait le point le plus délicat de son procès en béatification. Il n'est donc pas surprenant que M. Zeller y revienne, cette fois par un livre, car tout procès doit être instruit contradictoirement. À mon avis, un contradictoire que la mémoire d'Edmond Michelet n'a pas à redouter.
Cette partie de la carrière d'Edmond Michelet a valu à ce dernier beaucoup d'injures et de haine tenace de la part de personnes plus ou moins proches des milieux favorables à l'Algérie française. Que Bernard Zeller se rassure : le dossier de béatification contient un certain nombre de pièces à charge comme, semble-t-il, son livre, et rien ne sera occulté à Rome.
Je continue toutefois de penser qu'Edmond Michelet n'a rien fait ni dit qui n'était commandé par l'intérêt suprême de la France et la défense du gouvernement légitime de la République dans un contexte insurrectionnel, et plus encore qu'il ne s'est pas placé en contradiction avec l'enseignement moral de l'Église (voir notamment Catéchisme de l'Église catholique n° 2267, qui admet le recours à la peine de mort dans des circonstances exceptionnelles : un des points les plus sensibles du catéchisme, d'ailleurs retouché dans la version définitive).
Il faut bien évidemment se replacer dans le contexte politique de l'époque qui n'est pas celui de notre paisible démocratie. Si Michelet pensait que la peine de mort devait être requise en l'espèce, pour les auteurs d'une opération délibérément séditieuse, c'est qu'il estimait qu'à défaut, l'échelle des peines pour des actes de moindre gravité serait dégradée et que la politique répressive en Algérie s'en trouverait affectée. Encore une fois, il faut lire cela dans le contexte (Que prescrivaient donc les putschistes sinon "l'usage de la mitraillette" pour parvenir à leur fin ? Une attitude qui ne semble pas laisser perplexe l'auteur de l'article que vous mettez en ligne...). Pour être complet, il faudrait aussi ouvrir le dossier des grâces demandées par Edmond Michelet. Et sait-on encore que ce dernier a tenté de sauver Bastien -Thiry de la peine capitale ?
Le courage, la détermination et la lucidité d'Edmond Michelet, conscient bien avant beaucoup d'autres que l'Algérie n'avait d'avenir que décolonisée (car l'Algérie française était une Algérie coloniale), me semblent toujours aussi exemplaires de l'engagement du chrétien en politique et emblématique de la formule de Jacques Maritain : il faut avoir le coeur doux et l'esprit ferme.
Bernard Zeller est le dépositaire d'une mémoire familiale meurtrie. Notre mémoire nationale ne l'est-elle pas elle-même encore par ces années tragiques ? Mais cela n'autorise pas un révisionnisme historique. Pour avoir eu accès aux lettres d'archives, et lu des livres de souvenirs et de mémoires, force est de constater qu'un certain nombre de rescapés de l'Algérie française, encore en vie, pour certains des hommes et des soldats hors du commun, ne sont jamais revenus sur leurs propres erreurs et, aujourd'hui, feraient presque figure de héros et de martyrs, y compris dans quelques médias chrétiens. Jusqu'au bout, j'attendrai de leur part une parole qui aidera à une réconciliation des Français.
Dans cet esprit, je me garderai bien d'affirmer que le bilan du gouvernement du général De Gaulle, auquel Edmond Michelet a pris part un temps, fut sans reproche et sans tache : je pense notamment aux victimes de la torture pratiquée par l'armée, au sort réservé aux harkis à la fin du conflit, et aux conditions si éprouvantes du retour en métropole des rapatriés en 1962. En revanche, je crois qu'il faut nuancer le propos sur les tribunaux d'exception car l'histoire judiciaire de la France contemporaine est loin d'être nette sur ce point, dès la IIIe république (voir not. Alain Bancaud, Une exception ordinaire, la magistrature en France 1930-1950). Et notre pays n'est un État de droit à peu près achevé que depuis quelques décennies seulement.
Je ne suis pas sûr, ensuite, que la comparaison entre Edmond Michelet et Jean Foyer soit vraiment pertinente ne serait-ce qu'en raison de la différence de génération et de charisme entre les deux hommes. Et Edmond Michelet n'a jamais eu des prétentions de jurisconsulte. C'est pourquoi il s'était entouré d'experts remarquables, dont Fernand Grévisse, membre du Conseil d'État, et futur juge à la Cour de justice des communautés européennes, et Bernard Patier, son propre gendre, magistrat à Brive, qui par éthique personnelle, a toujours refusé d'entrer dans son cabinet et de faire carrière en utilisant ce levier, mais qui le conseillait aussi discrètement qu'efficacement.
Certes, on a beaucoup reproché à Edmond Michelet une certaine candeur, une tendance à se laisser entraîner par les élans de son coeur (L. Noël). Pour un "candide", pourtant, Edmond Michelet aura fait preuve, dans des moments décisifs, d'un discernement peu commun. Souhaitons à nos hommes politiques cette candeur-là, qu'Edmond Michelet puisait quotidiennement dans la prière et l'eucharistie. Elle est la force des justes qui peuvent être meilleurs politiques que les autres, comme son cas le prouve.
Quant à résister au Général de Gaulle : j'avoue ne pas comprendre l'article. Michelet, au ministère de la Justice, a pris tous les risques et on ne peut pas lui reprocher son manque de courage dans l'épreuve. De plus, il était fondamentalement d'accord avec De Gaulle sur l'issue de la guerre d'Algérie ; comme aussi sur la réforme constitutionnelle relative à l'élection du président de la République au suffrage universel direct décidée par De Gaulle après l'attentat du Petit Clamart. Pourquoi aurait-il fallu résister au redressement du pays qu'il appelait de ses vœux, lui qui fut, là encore, plus lucide que bon nombre de ses amis du MRP ? En revanche, il a très bien su résister à Michel Debré, ce qui n'était pas rien...
Je devais à Edmond Michelet ce témoignage personnel. Il n'a pas besoin de ma plaidoirie pour défendre sa cause... Je ne sais pas si Edmond Michelet sera un jour béatifié. Je précise que la famille est naturellement tenue en dehors du déroulement du procès, une fois tous les témoignages recueillis. Mais je me souviens que, dans la chambre où Papa Mond est mort, il y avait un petit mot encadré au mur : "Ma grâce te suffit..."
Philippe Pouzoulet
- Pour en savoir plus :
Débat sur la mémoire d'Edmond Michelet (I), Libertepolitique.com, Le Fil , 23 novembre 2009La réponse de Bernard Zeller à Philippe Pouzoulet, Le Fil , 27 novembre 2009* Edmond Michelet est-il un saint ? Chez l'auteur, Bernard Zeller, 9 boulevard Morland, 75004 Paris (10 euros port compris).
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