Personne n'a relevé : la défense de Frédéric Mitterrand suit point par point l'autojustification entreprise par Rousseau dans le préambule pourtant si célèbre des Confessions, œuvre considérée comme la première autobiographie moderne. Pourquoi Rousseau décide-t-il cette entreprise novatrice de transparence ? parce qu'il doit affronter également des accusations persistantes graves.
Chez Mitterrand, le même je littéraire masque la personne réelle reconstruisant a posteriori les choses, un je qui esthétise une posture, un narrateur sincère qui rejoint l'expérience universelle avec la conscience cependant d'un décalage, d'une marginalité, d'une persécution qui le fait souffrir, une œuvre nouvelle passée à la postérité qui sublime les forfaits commis. Un orgueil démesuré. Un pathos qui essaie d'émouvoir. La référence à la femme adultère doublée de celle des trompettes du jugement dernier. Ce copier/coller est stupéfiant...
Détail non négligeable : lors de son interview par Laurence Ferrari sur TF1, Frédéric Mitterrand corrige habilement la journaliste qui dit l'auteur pour parler de celui qui assume le récit. Mais qui a entendu Mitterrand la reprendre en précisant : le narrateur ? Le narrateur n'est pas l'auteur quand on n'est pas explicitement dans une autobiographie où le narrateur = le personnage = l'auteur. C'est un point capital en littérature.
Or aucun genre littéraire n'est revendiqué dans Une Mauvaise vie , le livre de l' auteur Mitterrand : sa protection est donc maximale. D'où surtout la possibilité de dire n'importe quoi à propos du genre du livre, par exemple l'emploi du mot tract dans le journal de TF1. Imparable. Démarche artistique inattaquable.
Comme le regrettait Soljenitsyne, art et morale ne se rencontrent plus... depuis longtemps. Mais qu'ils se rencontrent ou non, cet aspect des choses ne peut pas être le cœur du débat, et ce n'est pas dans le livre de Mitterrand - une œuvre ? - qu'on doit chercher les accusations. Une œuvre d'art est une œuvre d'art. Et si elle l'est, alors les preuves doivent sortir d'ailleurs, des faits objectifs dont l'auteur d'Une Mauvaise Vie serait accusé.
H.B.
Extrait de Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions (I)
Intus, et in cute (1)
[...] Je forme une entreprise (2) qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, je n'ai rien ajouté de bon ; et même s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent (3), ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus ; méprisable et vil (4) quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables ; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là.
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(1) Intus, et in cute : Intérieurement et sous la peau. Cette épigraphe est empruntée au poète latin Perse (Satires, 3).
(2) Entreprise: ce qu'on se propose d'entreprendre. Projet. Travail.
(3) Indifférent: sans importance
(4) Vil: qui inspire le mépris, bas, ignoble. Qui est sans dignité, sans courage ou sans loyauté.
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