Dans le cadre de notre saga d'été sur Harry Potter, nombreux sont ceux qui nous ont indiqué un ouvrage qui dénoncerait l'influence maléfique de l'œuvre de J.K. Rowling. Après examen, il semble que cet ouvrage largement cité dans la blogosphère catholique ne présente pas les règles élémentaires de la rigueur scientifique. Petit aperçu d'une méthode problématique.
Même dans un monde où règne le politiquement correct, s'opposer à la pensée de la majorité n'est pas un gage suffisant de vérité. On peut avoir raison, ou tort, contre tous. Depuis quelques jours, plusieurs blogs catholiques analysent le phénomène Harry Potter en donnant une certaine place à un ouvrage de Mona Mikaël, paru en 2007 aux éditions Saint-Rémi : Harry Potter et l'ordre des ténèbres, Dénonciation chrétienne d'un phénomène sans précédent.
Le titre rend parfaitement compte de la thèse défendue : les romans rédigés par J. K. Rowling sont un manuel d'introduction à des pratiques de sorcellerie, d'occultisme et d'ésotérisme ; mieux, ils présentent un parcours d'initiation, au sens maçonnique du terme. C'est bien inquiétant ! Mais ce qui fait la vérité d'une thèse, ce ne sont pas les réactions passionnelles qu'elle déclenche, ni même l'accord avec les convictions personnelles du lecteur, ce sont les arguments.
L'ouvrage de Mme Mikaël est dense, fouillé et long. La recherche présentée a toutes les apparences de la cohérence, de la précision et de la rigueur scientifiques. L'appareil critique, impressionnant, est là pour en témoigner. Mais à y regarder de plus près, quelques points laissent songeur.
Cohérence
Ainsi la position de l'auteur sur l'Internet est ferme – et on peut la comprendre : Quant à l'Internet, ce grand champ d'épandage ouvert à tous les vents, n'en parlons même pas[1] ! Mais alors pourquoi s'appuyer fréquemment sur des citations, extraits et articles tirés du web ? Sans être aussi nombreuses que les références extraites d'ouvrages imprimés, ils abondent. Si l'Internet n'est pas fiable en général, alors il ne faut pas s'y fier [2]. Il y a là un manque de cohérence qui étonne. Nous verrons qu'il a des conséquences.
Précision
La recherche menée par Mme Mikaël se veut précise. Or on déplore plusieurs carences sur ce point. La page 18 offre un échantillon étonnant. On nous annonce que les aventures de Harry Potter ont porté à plus de 200% le degré d'intérêt pour les sciences occultes . Cette affirmation importante comporte une référence donnée en note (n. 70) : Retail trends (tendances commerciales) 2004 . Il est certes dommage que l'on omette de nous indiquer où l'on peut consulter ce document, s'il est disponible en ligne ou sur papier, qui en est l'auteur, etc. des références incomplètes nuisent toujours à la qualité d'un travail de recherche.
Toujours à la page 18, on nous donne un témoignage accablant d'un membre de la Pagan Federation à propos de Harry Potter. La référence donnée (note 68) est : Andy Norfolk cité dans l'émission de la BBC This is London du 4 août 2000, Potter Fans Turning to Witchcraft (entrevue de Steve Paine) - www.thisislondon.co.uk Or ce document n'est pas disponible en ligne. Malgré des efforts répétés, nous n'avons trouvé que sa mention, jamais l'émission ni sa transcription complète. Le témoignage apparaît comme invérifiable : nouvelle imprécision.
Enfin, et c'est là où il est bien dommage que Mme Mikaël ne se soit pas appliquée à elle-même ses exhortations à la vigilance envers les données de l'Internet, elle cite un prêtre de la First Church of Satan à Salem. La référence de l'article, donnée en note (n. 70), est : Article du 26 juillet 2000, Harry Potter Books spark Rise in Satanism Among Children. http ://web.archive.org./web/200008152214418. On peut sans peine consulter cet article. Et on découvre avec étonnement qu'il a été rédigé par un journal satirique américain, The Onion, effectivement disponible en ligne. L'objectif des rédacteurs de ce canular était de railler l'hystérie de certains évangélistes et fondamentalistes protestants aux États-Unis quant à la prétendue influence satanique de Harry Potter sur les enfants. Comme il arrive parfois, cet article a été pris au sérieux par de nombreux internautes. Et jusqu'à aujourd'hui, il est cité par des chrétiens, adversaires farouches de Harry Potter, manifestement ignorants de la supercherie. Ne pas vérifier ses sources est un oubli important qui nuit à la précision du travail.
Rigueur
À quoi s'ajoute une absence de rigueur qui se manifeste par un présupposé et une technique. Le présupposé, plusieurs fois répété par l'auteur, est que ce qui est vrai d'un ouvrage résolument condamnable, le Da Vinci Code de Dan Brown, est vrai pour Harry Potter. En particulier, Mme Mikaël insiste sur la place et le rôle des symboles dans les deux romans. On ne doute pas de l'usage fait par Dan Brown des symboles. Mais la transposition sur Harry Potter, sans autre forme de procès, n'est pas recevable, précisément parce que les symboles ouvrent par définition la possibilité d'usages et d'interprétations multiples. Il ne suffit pas d'affirmer une parenté, ou de repérer des similitudes, pour établir une identité.
Enfin, la rigueur de toute analyse repose sur la présentation intégrale du contexte d'où est extraite une citation ou une proposition. Les catholiques ne savent hélas que trop bien les ravages que peuvent faire dans les esprits quelques mots isolés de leur contexte : le pape Benoît XVI a plusieurs fois été la victime d'un tel procédé malhonnête. On est alors surpris de l'habitude prise par Mme Mikaël d'isoler, dans les romans critiqués, des fragments de dialogues ou de descriptions sans les situer dans l'intrigue ni préciser qui est le locuteur. On est surtout surpris de trouver à la page 24 un propos lourd de conséquences pour Harry Potter : Ces livres sont formidables ! S'extasiait la grande prêtresse de la Wicca, Phyllis Curott, présidente émérite du Covenant of the Goddess. Les sorciers y sont amicaux et bons. Ils nous présentent sous un jour positif et pourraient modifier le regard négatif que l'on porte sur nous. [3] Le contexte de cette citation permet de dénoncer une supercherie dans le propos de Mme Curott qui prétend que les adeptes de la Wicca – groupe magique évidemment condamnable – sont en tout point identiques aux personnages de la saga Harry Potter. Elle aurait donc pu faire le même raisonnement avec Merlin l'enchanteur ou encore Gandalf dans le Seigneur des Anneaux. L' extase de Mme Curott recouvre certes une opération de tromperie majeure ; la rapporter comme un témoignage à charge contre les romans de J. K. Rowling est au minimum une imprécision gênante.
Bref, en lisant Harry Potter et l'ordre des ténèbres, comme d'ailleurs pour tout essai, le lecteur doit se souvenir que ce n'est pas parce que c'est écrit, que c'est avéré. En tout, le discernement intellectuel s'impose.
A.G.
[1] Nous citons d'après l'introduction, disponible en ligne : Ici, p. 24.
[2] Comme le disait Descartes, il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés (Méditations métaphysiques, Première Méditation, Paris, GF-Flammarion, 1992, p. 61).
[3] La référence, complète, est donnée (n. 105) : 105 : http://more.abcnews.go.com/sections/us/wolffiles/wolffiles122.html .
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