En droit français, les pharmaciens sont les seuls professionnels de santé à ne pas bénéficier d'une clause de conscience en matière d'interruption de grossesse. Dernièrement, plusieurs d'entre eux ont fait état de leur malaise, voire de leur souffrance, devant l'obligation légale qui pèse sur eux de fournir des produits à visée abortive [1]. M.L. est une jeune pharmacienne de 26 ans qui vient de terminer ses études et exerce en officine. Elle répond aux questions de Pierre-Olivier Arduin pour libertepolitique.com.

Pouvez-vous nous expliquer les raisons qui vous ont poussée à embrasser la profession de pharmacien ?

Le métier de pharmacien est un métier où l'on est profondément à l'écoute de la personne ; pour moi, c'est avant tout une profession où l'on s'engage pour que la vie de chacun soit respectée et améliorée.

Ceci est en accord avec ma foi catholique qui me pousse à aimer mon prochain et à me mettre à son service. J'aime beaucoup le rôle de conseil que nous avons auprès des malades, afin de leur permettre de mieux suivre leur traitement et qu'ils aient quelqu'un à qui parler de leur maladie. J'aime aussi ce lien particulier que nous avons avec les gens et les familles, qui nous permet de bien les connaître et ainsi mieux les conseiller.

 Le pharmacien exerce sa mission dans le respect de la vie et de la personne humaine , affirme avec solennité votre Code de déontologie. Pouvez-vous aujourd'hui exercer votre profession en respectant l'esprit de cet article ?

Le code de déontologie des pharmaciens de même que notre serment de Galien sont en effet très attentifs à la personne malade et à la vie humaine. Pourtant, j'ai l'impression que cela reste très théorique. Aujourd'hui, à cause des molécules utilisées dans le but d'  éviter une grossesse , notamment celles qui peuvent entraîner la mort de l'embryon s'il est présent, je ne peux pas exercer mon métier dans le respect de la vie à tous ses stades. Pour beaucoup, ce n'est plus la personne humaine qui est au centre, c'est la  liberté  de chacun qui prévaut. Et on me répond que chacun (et surtout chacune) a le droit de choisir quel  contraceptif  utiliser. Mais ma liberté à moi, de ne pas vouloir participer à un acte criminel qui va à l'encontre de ma conscience, n'est-elle pas aussi importante ?

Quelles sont les situations quotidiennes qui vous amènent aujourd'hui à délivrer des produits dont l'effet est possiblement abortif ? Avez-vous la possibilité de refuser de les fournir ?

Les produits les plus connus dont l'effet est possiblement abortif sont principalement la  pilule du lendemain  et le stérilet. Nous en délivrons, actuellement, dans les pharmacies, de plus en plus, si ce n ‘est tous les jours dans les officines situées en ville. Or, ces techniques entraînent des avortements précoces, s'il y a eu fécondation, et ceci est très souvent caché aux patientes.

Pour faire simple, le stérilet entraîne une réaction inflammatoire de l'endomètre utérin, ce qui empêche, s'il y a eu fusion des gamètes, l'embryon de se nicher dans la muqueuse. Il meurt donc en étant éliminé par les voies naturelles, sans que la mère ne s'en rende compte.

Le Norlevo@ ou pilule du lendemain (et maintenant même du surlendemain avec EllaOne®),  est un progestatif à forte dose qui a plusieurs effets suivant la période du cycle de féminin pendant laquelle le produit est pris. S'il est pris avant l'ovulation, il empêche cette dernière et a donc bien une action contraceptive ou anticonceptionnelle, mais s'il est pris après l'ovulation, la fécondation peut avoir eu lieu, et son effet sur la paroi de l'utérus empêche l'embryon de se fixer. La contraception dite d'urgence est donc également abortive.

Il est très difficile d'exprimer un refus au comptoir, surtout lorsque l'on n'est qu'une simple employée, puisque les conditions de confidentialité ne sont pas vraiment réunies et que souvent d'autres personnes attendent derrière. J'ai demandé à mes collègues si elles étaient d'accord pour prendre en charge ces demandes dans les cas où il n'y aurait personne d'autre à servir : certaines ont accepté, d'autres non en prétextant que c'était la liberté de chaque femme de choisir la contraception qui lui convenait et que je ne pouvais pas m'opposer à cela. Mais je n'ai pas encore eu le courage d'en parler à mes employeurs.

L'idéal serait de prendre les femmes et jeunes filles à part et de bien leur expliquer ce que leur acte implique, tous les effets qui en découlent, car en allant un peu sur les forums qui parlent de cela sur internet, on se rend compte de la méconnaissance de la plupart des femmes vis-à-vis de ces méthodes. Or nous avons un grand rôle d'information en tant que pharmacien. Malheureusement le manque de temps est souvent prétexté et les titulaires non catholiques ne seraient peut-être pas d'accord avec cette démarche.

Les IVG dites médicamenteuses sont désormais majoritaires en France. Qu'elles aient lieu en établissement et concernent le pharmacien hospitalier ou qu'elles se déroulent en ambulatoire et impliquent le pharmacien d'officine, celui-ci est obligé de fournir le RU-486 au médecin qui passe commande auprès de lui, et donc de concourir à une interruption de grossesse...

En effet, la patiente enceinte a d'abord une première consultation avec un médecin qui doit lui expliquer tout ce que la technique implique comme contraintes. Ensuite le médecin envoie une commande à titre professionnel de Mifégyne® (ru-486) à un pharmacien. Celui-ci doit délivrer le produit directement au médecin qui se rembourse sur le forfait IVG, tarifé à la patiente. Cette dernière doit prendre le médicament lors de la consultation, en présence du médecin, mais elle retourne ensuite chez elle. Lors d'une 2ème consultation, peu de temps après, la femme prend une autre molécule qui va entraîner l'expulsion du fœtus mort in utero, ce qui a lieu le plus souvent chez elle, sans suivi, ni médical, ni psychologique. Là encore, pas de clause de conscience possible, sous prétexte que les pharmaciens ont le monopole pour la vente des médicaments et qu'ils n'ont donc pas le droit de refuser. Le pharmacien participe donc ainsi, même s'il n'est pas d'accord et si c'est de façon indirecte, à l'avortement médicamenteux.

Ce qui est tout à fait incohérent puisqu'aucun médecin, qu'il soit généraliste, gynécologue ou anesthésiste, qu'aucune sage-femme, aucun infirmier ou infirmière  ni aucun auxiliaire médical quel qu'il soit n'est tenu de concourir à une IVG  selon les termes mêmes du Code de santé publique. Le pharmacien est ainsi le seul professionnel de santé qui ne dispose d'aucune clause de conscience pour refuser de participer à un acte que sa conscience réprouve...

Je ne comprends pas pourquoi les pharmaciens sont exclus de cette clause de conscience qu'ont les autres professionnels de santé. Nous sommes obligés, par la loi, de délivrer un produit qui blesse notre conscience. Or, la conscience bien éclairée doit pouvoir éviter d'aller dans le sens d'une loi mauvaise. En délivrant le produit abortif, nous sommes complices de l'acte au niveau juridique mais aussi moral, puisque ces produits n'ont que cette visée et ne peuvent pas être utilisés pour autre chose. Je trouve donc injuste que les pharmaciens ne soient pas libres d'agir selon leur conscience. Au nom d'une certaine conception de la liberté, les femmes peuvent subir un avortement, mais cette liberté n'est apparemment pas dans les deux sens, car celui qui ne veut pas y participer, y est contraint. Le médecin qui refuse de participer à une IVG doit indiquer un autre confrère, il pourrait tout-à-fait en être de même pour le pharmacien.

Que demandez-vous au législateur pour remédier à cette injustice qui frappe votre profession ?

J'aimerais beaucoup que soit mise en place une clause de conscience, à l'exemple de celle existant pour les autres métiers de la santé. Il y a un an, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a réaffirmé le principe d'un droit à l'objection de conscience pour les personnels de santé. Il serait vraiment bien que l'on pense aussi aux pharmaciens, qui ne sont pas que des vendeurs de médicaments, mais qui sont aussi des acteurs dans le domaine de la santé, et qui ont aussi une conscience qui réprouve les actes mauvais.

J'aimerais arrêter de stresser à chaque fois que des adolescentes rentrent dans l'officine, ou de me sentir mal à chaque fois que je dois délivrer un stérilet. J'aimerais pouvoir dire aux pharmaciens pour qui je travaille que je suis pour la vie, sans craindre de perdre mon travail.

Faut-il que certains métiers ne puissent être exercés par des catholiques ? On pourrait alors parler de discrimination . On m'a déjà dit  mais dans ce cas-là pourquoi as-tu choisi ce métier ? . Mais parce que, normalement, il est tourné vers la vie . Mais si rien ne change et que la société continue à vouloir tuer les plus faibles, alors je devrai changer de métier.

Par deux fois Benoît XVI a pris fait et cause pour les pharmaciens dans deux messages très argumentés où il demande en particulier que l'objection de conscience soit un droit qui soit universellement reconnu à votre profession.

Bien sûr le soutien du Pape est très important, et il me conforte dans ma position, même si ce n'est pas facile à vivre tous les jours. Je sais que lui au moins ne se contentera pas d'en rester là et nous soutiendra dans le cas d'un mouvement des pharmaciens pour demander le droit à l'objection de conscience.

Souhaitez-vous que vos confrères se mobilisent plus sur cette question ?

Oh oui, justement, on se sent très isolé. Je viens de rentrer dans le monde du travail et je trouve les pharmaciens très désunis par rapport à cette question, et les catholiques très seuls et mal informés. Je suis allée deux fois manifester pour la vie à Paris avec une blouse portant l'inscription :  pharmacien pour la vie , et à chaque fois on m'a demandé si je faisais partie d'une association ou s'il y avait un site pour que les pharmaciens pro-vie puissent se mobiliser. Malheureusement, je ne sais pas à qui m'adresser et je ne m'y connais pas assez pour organiser quelque chose moi-même. Au moins je sais que je ne suis pas la seule dans ce cas, mais cela ne fait pas avancer les choses.

Je crois que beaucoup de pharmaciens  font avec , mais lorsqu'on se forme et qu'on approfondit la question, on est profondément blessé car on se sent coupable.

L'Eglise doit-elle s'engager plus pour que le sujet fasse irruption dans l'espace public ?

L'Eglise s'engage déjà beaucoup dans le domaine de la bioéthique. On le voit sur le site de la Conférence des évêques de France, mais aussi avec le livre de Mgr Marc Aillet  Pharmaciens hors-la-loi : l'objection de conscience face à la loi.

On a réussi à sauver l'objection de conscience des médecins, mais j'ai l'impression que les pharmaciens sont un peu délaissés. Peut-être que les évêques en s'unissant pourraient relancer le débat.

Ils pourraient également prendre contact avec les pharmaciens catholiques de leurs diocèses afin de les soutenir, de les former sur les questions de bioéthique et les réunir pour avoir un certain poids sur les politiques qui font nos lois.

Je pense qu'un pharmacien catholique qui reste seul aujourd'hui met son âme en péril.

 

Propos recueillis par Pierre-Olivier Arduin

 

 

[1] Mgr Marc Aillet (sous la direction), Pharmaciens hors-la-loi, Editions de L'Homme Nouveau, 2011. Cf. Bruno Pichon,  Témoignage d'un pharmacien objecteur , pp. 7-14.