Le soufflé et le  Flamby [1] ont chacun leurs amateurs ; le mélange fait-il une recette comestible ? C'est à cette grave question de cuisine politique qu'il nous faut répondre aujourd'hui.

Le soufflé, ce sont les primaires du parti socialiste ; le  Flamby , c'est le surnom donné par ses  amis  du PS à François Hollande : flasque et sucré. Le mélange a eu lieu dimanche soir dans les cuisines de la rue de Solferino ; le consommateur sera le peuple français. Qu'en restera-t-il quand viendra le temps de débarrasser le couvert ?

Le soufflé

Une extravagance médiatique

Quatre débats télévisés sur des chaines dédiées au grand public, deux soirées électorales avec le grand jeu, de multiples entretiens à la radio et dans les journaux, des reportages dans tous les sens, etc. Qu'est-ce que ce sera lors de l'élection présidentielle ? Bien sûr, l'effet de  loupe médiatique  n'y est pas étranger ; plus sûrement, la collusion évidente entre le monde des médias et la gauche : pour une fois qu'ils étaient entre eux !

Évidemment, on n'imagine pas qu'une quelconque instance régulatrice, ni le CSA ni le Conseil constitutionnel, prenne le risque de corriger a posteriori cet excès : le premier s'en tiendra à un contrôle formel des temps de parole pendant la campagne officielle ; le second n'inclura pas les dépenses engagées par le PS pour la primaire dans les comptes de campagne du candidat socialiste, bien que, à l'évidence, elles l'aient été en vue de l'élection présidentielle ; ils continueront de filtrer le moustique en avalant le chameau.

Mais aussi une attente des Français

Est-ce parce qu'on ne peut pas endiguer une vague de fond au moyen d'arguties juridiques ? Oui, pour une part : l'engouement a été réel et on ne déplace pas deux millions à demi et trois millions de personnes, deux dimanches de suite, sans que cela ne corresponde à quelque chose de profond dans l'opinion. Indéniablement, la gauche avait besoin de se sentir exister autrement que par ses victoires locales et le Sénat récemment conquis. Elle voulait se prendre à espérer, à rêver pour  ré-enchanter la politique  comme le lui propose François Hollande.

Plus profondément, s'est ainsi exprimé un désir profond de bousculer les appareils politiques, de renouveler le jeu, de changer la donne.

La droite, comme d'habitude, se met à la remorque d'idées qui ne sont pas les siennes, pour faire moderne et par jalousie médiatique ; mais sans réfléchir à la question de fond. Or des deux côtés (PS et UMP) on a déjà connu des primaires, certes réservées aux militants mais largement médiatisées, en 2007 : elles ont permis à Nicolas Sarkozy de se faire adouber (facilement) en cantonnant Michèle Alliot-Marie dans un rôle de figurante, et à Ségolène Royal d'écarter Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius qui lui en ont gardé une rancune tenace, en contournant le parti par l'extérieur grâce à une campagne massive d'adhésions.

Une fausse bonne idée

J'écarte les critiques superficielles entendues à droite, pour violation du secret du vote (Claude Guéant) ou pour contradiction avec l'esprit des institutions de la V° République (Henri Guaino). Après tout, chacun est libre d'afficher ou non ses sympathies ; et le soi-disant  esprit des institutions  est mort depuis des décennies à force de détricotage de la Constitution par des  réformes de modernité  dont la dernière et non la moindre est le quinquennat.

Reste le modèle américain. On oublie que la procédure des primaires y est directement corrélée à une mécanique électorale à deux degrés : les participants ne désignent pas directement le candidat mais des délégués qui siègeront à la convention du parti ; lors de sa réunion, ces délégués sont tenus de voter pour celui sous le nom duquel ils ont été élus. Mais à la condition qu'il soit encore en piste ; sinon ils retrouvent leur liberté. En pratique, le jeu est plus ouvert qu'on ne le pense. On y a vu des primaires fonctionner assez mal, quand les tendances n'étaient pas claires, quand les personnalités insuffisantes, ou quand les clivages étaient trop tranchés, sans parler des manipulations dans tel ou tel État fédéré au gré de la diversité des procédures ; au point que nombreux sont ceux qui, outre-Atlantique, en demandent la réforme.

Un mal ancien : celui du non-renouvellement politique

À dire vrai, la sélection du candidat au poste suprême pose partout des problèmes, et partout elle reçoit des réponses plus ou moins satisfaisantes, en raison des enjeux qui dépassent la personne des impétrants et de la contradiction qu'il y a entre les qualités requises pour faire campagne et celles qu'exigent le gouvernement.

Le présent engouement répond d'abord au constat du mauvais fonctionnement de nos partis, tous horizons confondus : pour échapper aux combinaisons d'appareil, aux conciliabules d'arrière-salle, aux rivalités de courant, à l'enkystement dans les positions acquises, et à la dérive des féodalités prébendières et corrompues, une fois de plus les Français se jettent dans les procédures plébiscitaires.

Si l'on veut bien observer les différents mécanismes en vigueur en Europe, avec un peu de recul et un œil froid, force est de constater que fonctionnent convenablement (je n'irai pas plus loin) ceux qui d'une part changent l'équipe perdante dès sa défaite et en mettent une autre en place plusieurs années à l'avance pour lui donner le temps de s'aguerrir, de préparer son programme et de faire émerger son leader, et qui d'autre part ne dissocient pas la direction du parti de celle du futur gouvernement parce que le leadership ne se divise pas.

À l'inverse, la dissociation du candidat d'avec le parti qui est censé le soutenir ne procure que mécomptes et désillusions. Le tandem tourne toujours à la rivalité : on en a des exemples répétés tant au PS qu'à l'UMP. C'est pourquoi je pense que le soufflé des primaires socialistes retombera vite, lui qui aboutit inévitablement à ce résultat : dès le lendemain de sa défaite, Martine Aubry a repris son fauteuil de premier secrétaire. Qui peut croire qu'elle s'en tiendra au rôle de marchepied ?

Le  Flamby 

La force de François Hollande

Profitant de ce que DSK, le  favori des sondages , s'était mis hors-jeu, Hollande a su habilement récupérer le dispositif des primaires qui devait l'éliminer, pour le retourner en sa faveur grâce à l'élargissement de l'électorat à tous les sympathisants : il s'en est servi comme d'un bélier contre l'appareil du PS. Le ralliement qu'il a obtenu de tous les candidats éliminés en témoigne. Si celui de Manuel Vals était prévisible, celui de Ségolène Royal était politiquement inévitable, en dépit de la couleuvre à avaler, elle qui ne pouvait faire autrement après avoir été écartée de la direction en 2008 par les manœuvres du camp Aubry. Quant à celui d'Arnaud Montebourg, même exprimé  à titre personnel , il était plus inattendu après le discours  bonnet blanc/blanc bonnet  qu'il avait précédemment tenu contre les deux finalistes ; mais, face à Aubry qui faisait office de repoussoir, son alternative était de se mettre hors jeu ou de rallier la victoire au nom de  l'efficacité . Finalement, ce fut  TSA ,  tout sauf Aubry .

Là réside la force de François Hollande, et son principal atout pour 2012 : avoir su capter ce besoin de renouvellement, en adoptant la posture mitterrandienne de  force tranquille  qui rassure autant qu'elle attrape tout par le soin mis à ne pas trop en dire et à demeurer dans les généralités pour ne fâcher personne. Le contraste avec Nicolas Sarkozy peut séduire les Français qui aspirent sans doute à une présidence plus calme. Après tout, en 1981, le slogan a réussi à François Mitterrand contre un président sortant, jeune encore, qui se targuait de son bilan, qui pensait avoir trouvé une planche de salut sur la scène internationale (l'institution du G7, ancêtre du G20 actuel, c'est lui), mais dont le comportement avait exaspéré les partisans alors que la crise (celle du premier choc pétrolier) avait désactivé les ressorts de la droite – je ne parle que de Valéry Giscard d'Estaing, évidemment.

La comparaison entre Hollande et Mitterrand, en dépit de l'identité des prénoms et de leur commun ancrage rural, s'arrête là. Le second était bien installé à la tête du parti socialiste dont il contrôlait les rouages ; il occupait le terrain depuis des décennies ; il avait su mener le parti communiste à la lisière ; son expérience politique et gouvernementale n'était pas mince ; et on connaissait sa ténacité qui était aussi grande que sa culture. Par contraste, Hollande fait pâle figure.

 

Le plus dur reste à faire

On oublie un peu vite le précédent de 2007. Hollande va être confronté aux mêmes difficultés que Royal cinq ans plus tôt : un parti qui lui est sourdement hostile (on entend déjà ses partisans réclamer un rééquilibrage des pouvoirs internes) ; une équipe de campagne qui, nolens volens, sera forcément distincte de l'appareil ; et un tempérament qui ne passe pas pour être celui d'un battant ni d'un cogneur, mais plutôt celui d'un  père tranquille  sympathique et porté au compromis. L'épreuve qui l'attend est autrement redoutable : la retenue des  camarades  va laisser place aux coups des adversaires et aux trahisons internes.

Le  flou  qui a permis à Hollande de passer le premier obstacle comporte son revers.

Sans méconnaitre la netteté de son succès, j'observe qu'il est loin d'avoir fait le plein des voix que ses soutiens pouvaient lui apporter : il aurait dû l'emporter par 70%[2] ; il n'en a que 57%, avec des retards notables dans les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Strasbourg, Rouen) et certaines banlieues (Seine-Saint-Denis). Il est très difficile de lire avec exactitude les mouvements qui se sont produits entre les deux tours des primaires ; mais à première vue, c'est sur sa gauche qu'il lui en a manqué. À gros traits, tout semble s'être passé comme si, ayant fait le plein des voix de Vals et Royal, il n'avait récupéré que le tiers de voix de Montebourg. Quant à Aubry, elle a gagné 13 points alors qu'elle n'avait aucune réserve sur le papier. Voilà qui aboutit à une équation électorale incertaine pour l'avenir.

Un champ ouvert aux deux extrémités du spectre

De fait, Hollande est vulnérable sur sa gauche. En dépit des (modestes) gages donnés in extremis à Montebourg, il a construit son succès sur la partie modérée du PS et de ses sympathisants. Pour l'heure, le Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon piétine ; certes à un niveau inespéré pour le parti communiste, mais insuffisant pour menacer la prééminence du PS. Comme piétine la candidate des écologistes, Eva Joly, enfermée dans ses choix idéologiques et sectaires mais qui a l'intention de monnayer cher son soutien au candidat socialiste.

Avec Aubry, la mécanique habituelle des alliances d'appareil aurait sans doute fonctionné et ancré solidement le PS à gauche (en ouvrant l'espace au centre, au profit de François Bayrou, mais c'est une autre affaire). Face à Hollande, le Front de Gauche joue une partie plus facile, sur les thèmes du rejet de la gauche  molle  qui tient un  langage de droite , du refus d'assumer la crise et les mesures d'assainissement, de la rupture avec le système.

Un commentateur l'a exprimé de façon juste en relevant que la partie centrale de l'échiquier était désormais occupée par trois candidats  AAA , trois candidats (Sarkozy, Bayrou et Hollande) soucieux de la note internationale de la France et pour qui la réduction de la dette et le rétablissement de l'équilibre budgétaire sont une priorité : ils se différencieront sur les moyens et sur le rythme, pas sur l'objectif. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que l'agence de notation Moody's a attendu le lendemain du second tour des primaires socialistes pour annoncer qu'elle mettait sous surveillance la note de la France.

Les trois candidats  AAA  laissent ouverts sur leurs ailes un large espace de manœuvre aux protestataires, aux partisans de la rupture, de la dé-mondialisation et de la déconstruction de l'Europe. Or ces thèmes, sur lesquels le Front de Gauche est en syntonie avec le Front National, ont le vent en poupe comme le montrent la poussée des  indignés  et les débuts de révolte sociale contre l'austérité un peu partout ; et ceux qui les promeuvent appartiennent aux mouvements qui se sont le plus renouvelés, y compris en leurs candidats. Si une dynamique doit naitre au cours des sept prochains mois, en l'état actuel des choses, ce sont eux qui ont le plus de chance de la capter, avec tout ce que cela implique de déstabilisation et d'incertitudes.

 

Photo : © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons

 

 

[1]  Flamby  est une marque commerciale de flan industriel au caramel vendu dans des pots de matière plastique ; son succès en a fait un quasi-générique.

[2] Résultats du 1° tour : Hollande, 39,2% ; Montebourg, 17,2% ; Royal, 7% ; Vals, 5,6% ; Baylet, 0,6% ; soit un potentiel théorique de 69,6%.

 

 

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