PARIS, [DECRYPTAGE/critique] — " Nous serons bientôt les mains vides pour définir l'homme. Peut-être même le sommes-nous déjà... " L'humanité est assiégée, tel est le sombre diagnostic de Jean-Claude Guillebaud dans son dernier essai, le Principe d'humanité.
Les figures anciennes de la barbarie ressurgissent mais elle sont désormais masquées : " Le spectre de la guerre totale s'est éloigné. La possible catastrophe a changé de nature [...]. Pour l'humanité de l'homme, le risque n'est plus d'être fracassée par de belliqueuses violences mais d'être dissoute de facto dans la douce quiétude des laboratoires ou des universités. " En effet, ces nouvelles mises en cause de l'humanisme ne sont pas le fait de dictateurs barbares ou de despotes illuminés, elles sont articulées par la science elle-même en ses nouveaux états.
Jamais notre époque n'a été si pétrie d'humanisme. Les droits de l'homme sont invoqués partout et par tous. Pourtant, c'est notre définition même de la personne humaine qui est aujourd'hui menacée, dissoute dans l'incroyable accélération des progrès de la science et des technologies.
La génétique recrée une communauté indifférenciée entre l'homme et l'animal. Les sciences cognitives suggèrent l'hypothèse du cerveau-ordinateur ou d'une possible intelligence artificielle, confusion entre l'homme et la machine. Les nouvelles bio-sciences réduisent l'homme à la simple addition de ses organes, en congédiant ce que les psychanalystes appellent le symbolique. La physique moléculaire postule une continuité principielle de la matière elle-même, matière vivante et homme compris. Le grand mouvement de privatisation-commercialisation qui touche aujourd'hui la vie elle-même (brevetage du vivant) tend à chosifier l'homme.
Pour Guillebaud, il devient donc urgent de reposer les vielles questions philosophiques essentielles sans lesquelles il n'est pas de civilisation possible : " Où placer la vraie limite de l'humain, c'est-à-dire comment définir l'humanité de l'homme ? Qu'est-ce qui distingue, après tout, l'homme du reste de la nature ? À quoi pourrait-on arrimer la singularité de l'espèce humaine, quand tout vient aujourd'hui la dissoudre scientifiquement dans l'incommensurable diversité biogénétique du vivant ? "
Mais la réponse à la question : Qu'est ce que l'homme ? n'est que trop rapidement esquissée dans le Principe d'humanité. L'auteur semble plus qualifié pour dénoncer et combattre le scientisme que pour reconstruire sur ses ruines. On ne saurait lui tenir gré de ce défaut. L'homme est en chemin. Il faut plutôt lui reconnaître le mérite d'avoir admirablement diagnostiqué dans une langue accessible le vide éthique de notre temps. Le Principe d'humanité est le cri d'un honnête homme qui accuse le manque cruel de sagesse d'un monde victime des appétits de la science. Aristote enseignait dans l'Éthique à Nicomaque qu'il n'y a pas de connaissance du bien sans une connaissance de l'homme, de son essence. Pas d'éthique sans anthropologie. C'est bien la leçon capitale de cet essai positif quoiqu'incomplet, qui renoue avec la tension libératrice des Grecs vers l'humaine sagesse.
Damien Theillier est membre du conseil de rédaction de la revue Liberté politique.
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