PARIS,[DECRYPTAGE/analyse] - De l'école primaire à l'université, la colère des professeurs contre la réforme de l'épreuve anticipée de français (EAF) du baccalauréat s'exprime et s'organise. En attendant les textes officiels définissant les épreuves du Bac de français pour 2002, le premier "projet" de l'EAF émanant du ministère est paru en mars 2001.
A l'écrit, le candidat aura à travailler sur un corpus de supports constitué de textes et d'un document iconographique.
Une première partie comportera des questions de compréhension notées de 6 à 8 points.
Une deuxième partie, notée de 12 à 14 points lui permettra de choisir entre : 1/ une "réflexion argumentée" sur la problématique du corpus, appelée "écriture de dissertation" ; 2/ une "écriture de commentaire" d'un texte du corpus d'une "qualité d'écriture" suffisante ; 3/ une "écriture d'invention", "production écrite selon une consigne explicite à partir d'un ou plusieurs éléments du corpus".
A l'oral, il ne sera plus interrogé sur la liste de textes étudiés en classe mais sur un texte inconnu pris dans une liste de textes similaires portant sur les mêmes "objets d'étude" du programme. Le candidat présentera sa lecture du texte en une dizaine de minutes qui seront suivies d'un entretien.
Plusieurs associations ont entrepris d'unir leurs efforts pour alerter l'opinion publique sur la signification de cette réforme ; il s'agit de l'Association des Professeurs de Lettres, Reconstruire l'école, Sauvegarde des Enseignements Littéraires, Sauver les lettres. Dans " Le Monde " du 5 avril, elles ne cachent pas leur inquiétude : "Alors qu'il faudrait relever le niveau du collège, ce projet prend acte de son affaiblissement pour réduire toutes les exigences du baccalauréat, et parachève un processus ancien de destruction des enseignements littéraires. Or comment ne pas voir que c'est ce processus lui-même qui a lentement conduit les élèves à une maîtrise de plus en plus faible de la langue ? Comment ne pas voir que c'est ce processus lui-même qu'il convient d'inverser, et non pas d'aggraver ?"
Elles entendent que les parents d'élèves soient informés de la nature exacte du projet ministériel et des conséquences sur la formation intellectuelle de leurs enfants, et puissent faire valoir leur opinion. Précisément, elles dénoncent la disparition quasi totale de considérations littéraires dans la conception des épreuves. Le terme "littérature" n'y figure pas. On y parle d'"objets d'étude", de "textes et documents" mais jamais d'oeuvres dont le, ou la beauté, ou la profondeur, sont les seules raisons pour les élèves d'aimer le français.
Ce projet entérine la régression considérable du niveau de l'enseignement du français au lycée - à la suite du collège - dans lequel l'étude de la littérature est devenue accessoire. La place accordée à l'écrit d'invention représente une innovation majeure des nouveaux programmes de français au lycée. Un tel exercice est en soi le lieu du subjectivisme triomphant : l'invention ne s'enseigne pas et ne s'évalue pas.
Il fera ainsi croire aux élèves que le baccalauréat de français ne demande aucun travail ; une matière où il n'y a rien à apprendre, rien à comprendre. Sa nature fera donc que les élèves, dupés, se détourneront des épreuves exigeantes, commentaire littéraire et dissertation, qui demandent distance critique et construction d'une démonstration organisée.
Le projet ministériel exclut également toute référence aux finalités affichées du français au lycée : la réflexion, l'exercice d'une pensée logique, l'apprentissage de l'exposé d'un avis argumenté, la construction d'une pensée critique autonome. Voici deux exemples de sujets proposés : "Décrivez le cadre d'un de vos rêves les plus excentriques. Vous vous attacherez entre autres à peindre un objet particulièrement symbolique de cet univers". Concernant La Princesse de Clèves : " Récrivez le récit de la rencontre comme pourrait le faire aujourd'hui un journaliste 'people' "
La destruction programmée et systématique des épreuves de dissertation au baccalauréat, exigeant l'exposé raisonné d'une pensée, préparent, de façon non moins programmée, la disparition de la littérature et de la philosophie dans l'enseignement secondaire. On reconnaît l'idéologie présente : l'effacement des disciplines au profit des comportements (l'élève doit devenir "acteur de sa formation") et l'abandon de la transmission des savoirs au nom d'un égalitarisme dont les élèves les plus faibles souffriront le plus.
Damien Theillier est professeur de philosophie en terminale.
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