Le tapage autour des signatures requises pour présenter sa candidature à l'élection présidentielle n'aura servi qu'à une seule chose : orchestrer à peu de frais une publicité médiatique utile aux petits candidats et doper les militants désarçonnés par la menace d'injustice frappant leur champion.

Jacques Chirac et Lionel Jospin, Arlette Laguiller, Olivier Besancenot, Daniel Gluckstein, Robert Hue, Noël Mamère, Jean-Pierre Chevènement, François Bayrou, Alain Madelin, Christine Boutin, Jean Saint-Josse, Jean-Marie Le Pen, Bruno Mégret, Corinne Lepage, Christiane Taubira seront donc candidats, un peloton de 16 heureux, chiffre jamais atteint dans l'histoire de la République ! La pression des grands partis et l'incivisme des maires sont donc infondés : un tiers des élus auraient accordé leur parrainage.

Une leçon tout de même de cet avant-premier tour : l'étrange facilité avec laquelle certains candidats représentant des partis groupusculaires ont obtenu leurs signatures. Qu'Arlette Laguiller, Olivier Besancenot et Daniel Gluckstein, respectivement candidats de Lutte Ouvrière, de la LCR et du Parti des travailleurs, les frères ennemis de l'extrême gauche, aient pu réunir leurs parrainages sans coup férir montre que la grande maison trotskiste n'est pas si marginale. Qu'en pense Lionel, l'ancien de l'OCI ?

Voici donc les électeurs devant une pléthore de candidatures dont la variété pourrait plaire. Or elle ne suscite pas l'enthousiasme. Deux candidats écrasent les sondages : le président de la République et le Premier ministre, qui captent le vote utile. La confusion de leurs programmes attrape-tout a pour seul mérite de prouver que rien ne changera. Le réflexe conservateur fait le reste en réduisant leurs challengers à la marginalité. Les représentants officiels des vieilles institutions centriste, libérale et communiste se battent pour franchir la barre des 5 pour cent. Demeure le vote protestataire dont la tentation profite à deux candidats qui luttent pour la troisième place : Arlette Laguiller à gauche, Jean-Marie Le Pen à droite.

Un homme aurait pu tirer son épingle du jeu, Jean-Pierre Chevènement, mais celui-ci ne semble pas vouloir se donner les moyens d'une rupture de synthèse qui aurait créé la surprise. Malgré les ralliements qu'il a suscité à droite, l'homme du Pôle républicain peine à faire émerger une ligne claire. Tout comme naguère Pasqua, et malgré quelques heureuses précisions sur ses convictions (sur la famille, sur la drogue, sur l'euthanasie, sur l'homoparentalité...), la conversion n'est pas nette. On attendait Grouchy. C'est encore Mendès.

Seule nouveauté tangible de ces dernières années dans le paysage politique, le souverainisme n'a pas su faire la différence. Il y a longtemps que Philippe Séguin a rendu les armes. Enfoncé dans un parcours trop obscur pour être aimable, Charles Pasqua est contraint à l'abandon. Paradoxe, c'est l'impétueux Philippe de Villiers qui est le seul à jouer la carte de la sagesse. Car la messe n'est pas dite : l'enthousiasme obligatoire des Français pour l'euro n'a rien d'un chèque en blanc. Le Titanic n'a pas coulé au port, mais au large, et nombreux sont les observateurs à penser que la rupture viendra à son heure. Question de maturité.

Pourquoi donc tant de candidatures ? Ne serait-ce pas au fond le signe de la vitalité d'un peuple créatif qui aspire à l'expression de toutes ses sensibilités ? C'est plutôt le symptôme de la vacuité de l'offre politique et d'un éclatement de la communauté française. Aucun homme porteur d'une vision de la France et de la politique est en mesure de rassembler la nation. Que signifie l'élection d'un chef d'État à 51 pour cent des suffrages exprimés, soit près du quart des électeurs ?

L'éparpillement du vote exprimera seulement l'exacerbation, la passion revendicatrice et dans le meilleur des cas, le cri de consciences blessées — comme celui des partisans de Christine Boutin, par exemple —, mais noyées dans la masse de l'indifférence. Ceci est le fruit du délabrement de la vie sociale. Quand rien ne va plus, et durablement, c'est le repli sur soi qui triomphe : cela donne l'abstentionnisme d'un côté et la division de l'autre. Si le système n'entend plus rien, pourquoi chaque citoyen ne ferait-il pas entendre sa solution pour sauver le pays, même au prix d'une opposition de plus ?

Il y d'autres explications, plus triviales. Sous le pavé des bonnes intentions qui peuvent séduire le chaland, le sable du réalisme alimentaire des politiciens n'est pas loin. Exister politiquement, c'est d'abord vivre financièrement. La petite musique des élections est bien tentante, quelque soit l'autorité de ses compétences ou de sa pensée. Si l'on calcule bien son affaire, la présidentielle, c'est une vitrine publicitaire financée par le contribuable (les 500 signatures vous rapportent déjà 600.000 euros / 3,9 MF).

Surtout, la présidentielle est une occasion unique de booster une dynamique électorale pour les législatives, qui sont de loin les élections les plus importantes. La loi sur le financement des partis politiques prévoit en effet des versements proportionnels aux voix obtenues et au nombre de candidats élus, soit 1,8 euros (12 F) par an et par voix. Ainsi, chaque nouveauté politique qui met le doigt dans l'engrenage électoral s'expose à vivre au crochet d'un système qui, en priviliégiant la logique de parti, neutralise toute opportunité de transformer la vie politique en profondeur.

On dira que ce sont les règles du jeu. Heureusement, celles-ci n'empêchent pas les démarches désintéressées : l'appétit du pouvoir et la cupidité de quelques-uns ne doivent pas nourrir la désespérance civique. Mais il faut déplorer que l'imagination politique soit devenue un luxe si peu fréquenté. Un luxe qui demande du courage. Un luxe que les chrétiens pourraient s'offrir pour servir le bien commun, à la hauteur de leurs ambitions pour la France.