PARIS,[DECRYPTAGE/document] - Secrétaire des relations du Saint-Siège avec les États, Mgr Jean-Louis Tauran a prononcé lundi 12 novembre à l'Académie des sciences morales et politiques un discours sur l'évolution des rapports entre la République et l'Église.
Après avoir expliqué l'opposition de l'Église à la loi de séparation de 1905, le prélat français a évoqué les conditions qui permirent un "apaisement négocié". Aujourd'hui, les conditions d'une saine coopération demeurent nécessaires, mais percent de sensibles inquiétudes : si l'"on peut, certes, séparer l'Église de l'État, conclut Mgr Tauran, on ne pourra jamais séparer l'Église de la société". Extraits.
" J'ai bien conscience d'avoir rapidement présenté la question délicate du passage de la crise liée à la mise en place du régime de Séparation au climat plus serein de l'entente mutuelle dans le respect des attributions de chacun, qui prévaut depuis de longues années entre la République française et le Saint-Siège. Mais je crois avoir suffisamment souligné ce qui apparaît du côté du Saint-Siège comme un acquis à préserver, c'est-à-dire la possibilité de négocier à tout moment. On constate du reste que la complexité croissante des sociétés modernes implique de plus en plus de recourir à ce moyen, ce que les autorités de l'Église ne peuvent de manière générale qu'encourager. Elles-mêmes ont vécu des événements d'importance liés à la célébration du dernier concile oecuménique qui a présenté de manière renouvelée et en bien des domaines des vérités anciennes et pourtant toujours nouvelles. Ses pasteurs continuent à en promouvoir l'enseignement et à accompagner les réformes qu'il a rendues nécessaires.
" Dans cette dynamique, il ne serait pas étonnant de voir apparaître un jour de nouveaux types de concertation dans le domaine des relations Église-État, favorisant ainsi une meilleure connaissance mutuelle et permettant à l'Église de mieux faire jouer ses modes de fonctionnement, avec une attention particulière à la nécessaire coordination des interventions de ses différents responsables. Le moment pourrait même se présenter pour que, tournant le dos à des excès ou à des erreurs de notre histoire, on puisse trouver un juste point d'équilibre entre l'intervention naturelle des pasteurs locaux et l'assistance et la garantie qu'offre toujours la présence du Saint-Siège, spécialement dans les questions mettant en jeu des principes essentiels. [...]
" On peut légitimement estimer que les principes généraux énoncés dans les deux premiers articles de la loi de 1905 n'offrent plus, en tant que tels, de difficultés pour l'Église. Au contraire, ils offrent un cadre dans lequel cette dernière reconnaît pouvoir accomplir sa mission. Elle retrouve même des aspects essentiels de sa doctrine : la liberté des consciences et l'incompétence naturelle de l'État en matière spirituelle, que consacre et régule à la fois le principe de laïcité. Mais cela n'empêche pas non plus de noter que certains des concepts utilisés pour la mise en application de cette loi accusent parfois leur âge. A vrai dire, il fut assez vite relevé l'importance du choix des notions et des catégories nécessaires à la bonne application d'un tel texte. Or, justement ces dernières furent très liées aux circonstances et firent très tôt sentir leurs limites. Aussi est-il aujourd'hui aisé de faire observer que la notion de culte ne peut seule rendre compte des activités des Églises et ne parvient plus à leur donner toute leur place en une nation, car elle ne permet pas d'offrir un espace suffisant à leur expression sociale. [...]
" On peut aussi s'arrêter aux opportunités que présente la phase actuelle de la construction européenne, pour que soient entrepris des efforts, en chacune des différentes nations qui s'unissent, en faveur d'une utilisation commune de notions et de procédures permettant une bonne intégration du fait religieux dans leur vie sociale respective. En ce sens, beaucoup pourrait être fait pour écarter certains vestiges d'une histoire qui ne doit pas être un poids, mais au contraire nous rendre accueillants à la différence et à sa richesse. Il ne s'agit certes pas de laisser laminer nos traditions dans la recherche du plus petit commun dénominateur, mais plutôt de permettre certains développements que rendraient possibles d'authentiques rapprochements. C'est ainsi que l'on ressent de plus en plus la nécessité de donner un contenu positif au principe de laïcité, puisqu'on ne peut nier que le concours des Églises à divers services publics ne pose aucun problème en bien des pays européens. [...]
" Enfin, je désire attirer l'attention sur certains aspects pour faire réfléchir ceux qui sont peut-être tentés d'invoquer trop rapidement l'intangibilité de certains principes :
1. La loi de Séparation n'est pas appliquée sur l'intégralité du territoire de la République française et tolère donc plusieurs statuts spéciaux, dont le principal demeure le Concordat de1801, pour lequel les populations d'Alsace-Moselle expriment régulièrement un profond attachement ;
2. Le principe de laïcité ne conduit pas obligatoirement à ce que le phénomène religieux soit maintenu à l'extérieur de la vie politique et sociale, ainsi que des espaces éducatifs : si une compréhension purement négative de ce principe venait à triompher en France, cette dernière pourrait devenir un cas étrange en Europe, alors qu'elle a su voici plus de deux siècles lui présenter des idéaux qui devaient beaucoup au christianisme ;
3. Les forces religieuses ne constituent pas en elles-mêmes une menace, mais surtout une chance pour la vie en commun, pour peu qu'elles puissent aussi participer, à leur place et grâce à une certaine reconnaissance, à la construction d'une société où l'homme est reçu dans toutes ses dimensions culturelles et spirituelles.
" En guise de conclusion, permettez-moi d'évoquer ce compagnonnage inévitable entre le pouvoir civil et l'autorité spirituelle, qui va de la confrontation à l'entente, dans le respect de la nature et de liberté des deux acteurs que sont l'État et les Églises. C'est dans ce contexte, que la laïcité bien comprise suppose : 1/ la non-confessionnalité de l'État ; 2/ la liberté religieuse (qui est bien davantage que la liberté du culte) ; 3/ l'incompétence des Églises pour connaître directement du temporel ; 4/ la non-immixtion du pouvoir civil dans le domaine spirituel.
" Tels sont les acquis de cette confrontation-apaisement qui nous a occupés. Il nous reste à souhaiter que, libérés du laïcisme réducteur, les États puissent toujours mieux appréhender la dimension spirituelle des citoyens en vue d'assurer la paix religieuse et la concorde civique. Ainsi les Églises seront-elles mises en condition de pouvoir éclairer la route des hommes. Pour ce qui est de l'Église catholique, le concile Vatican II a bien dit : "L'Église qui, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d'aucune manière avec la communauté politique et n'est liée à aucun système politique, est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine" (Gaudium et Spes, n° 76, 2)."
Mgr Jean-Louis Tauran est secrétaire pour les relations du Saint-Siège avec les États. Le texte complet de son intervention se trouve sur le site de l'Académie des sciences morales et politiques (lien ci-dessous).









