BRUXELLES, [DÉCRYPTAGE/analyse]- La poussée de fièvre législative qui s'est emparée de la Belgique pour libéraliser ses moeurs a pu conduire à parler de " révolution belge ". C'est ainsi qu'en parle le quotidien français la Croix (24 octobre 2001) qui vient de consacrer un dossier complet sur les changements survenus dans le royaume concernant l'euthanasie, le cannabis, l'homosexualité et la prostitution.
Des réformes qui trahissent un malaise profond, où les partis chrétiens ont leur part de responsabilité.
À vrai dire, parler de révolution en Belgique, pays par excellence du consensus, est quelque peu hasardeux. En Belgique, on ne se révolte plus guère depuis 1830 : on " s'arrange ". D'où les fameux " compromis à la belge " qui cherchent à mettre tout le monde d'accord. Pour le meilleur, s'il s'agit d'éviter des oppositions aussi violentes que stériles. Mais pour le pire quand un pragmatisme excessif conduit à délaisser les principes pour s'ériger lui-même en principe suprême. Davantage sensible à ce qui se fait qu'à ce qui se dit, le Belge tolèrera alors assez facilement un certain décalage entre la loi et les pratiques. Cette situation explique sans doute la difficulté éprouvée par l'observateur extérieur pour comprendre la réalité belge... Dès lors, même si son dossier est bien documenté, l'analyse de la Croix est un peu superficielle : la situation morale de la Belgique est plus préoccupante encore que ce que sa législation peut laisser croire.
Le dossier éthique le plus chaud en Belgique est certainement celui de l'euthanasie. Encore qu'il se soit sérieusement attiédi depuis les deux années qu'il est en chantier... Au terme d'un long cheminement sénatorial, comprenant de nombreuses auditions dans lesquelles l'ensemble des partis se sont félicités de voir l'expression d'un " authentique débat démocratique dépassant le vieux clivage laïcs/chrétiens ", le Sénat vient de voter une proposition qui ne tient compte... d'aucuns des amendements émanant de ces débats prétendument si fructueux ! À moins donc d'un revirement à la Chambre, l'euthanasie et l'assistance au suicide pour les malades en phase non terminale sont sur le point d'être sinon légalisées, du moins dépénalisées en Belgique. Et comme ce fut le cas à propos de l'avortement, les conditions restrictives qui assortissent la dépénalisation d'aujourd'hui seront rapidement ignorées ou atténuées demain. Dire qu'il ne s'agit pas de dépénalisation n'est donc qu'un des sophismes habituels à ce genre de débat.
Remarquons au passage que le parcours législatif du dossier sur l'euthanasie fait aujourd'hui figure d'exception en Belgique : c'est parce qu'il a été jugé trop délicat politiquement qu'il a fait l'objet d'une proposition de loi émanant du Sénat. La majorité des autres projets en cours émanent directement du gouvernement avant d'être adopté pro forma par le Parlement, le débat n'y étant plus que de façade. La démocratie fait place à la " particratie "...
Le dossier qui concerne l'usage du cannabis est un bon exemple de cette manière de faire et est certainement un des plus révélateurs des dérives du pragmatisme. On comprendra donc volontiers les imprécisions de la Croix quand on sait que la loi votée en janvier dernier est à ce point fumeuse que le gouvernement a été obligé de publier lui même une pleine page dans les grands quotidiens du royaume pour en élucider les contours. Ce précieux éclairage a permis aux Belges de se faire une idée limpide de la question : " L'usage du cannabis est autorisé mais il est toujours illégal, il doit donc être bien clair qu'il est permis bien que toujours punissable ! " Ajoutons que les conditions de la permission - ou de l'interdiction selon ce que l'on peut comprendre... - sont du même niveau de clarté ou de cohérence. Et surtout qu'en tout état de cause, les Parquets sont enjoints depuis 1998 de considérer la production, l'acquisition, le transport et la possession du cannabis comme relevant du " niveau de priorité le plus bas ". En clair : l'usage des drogues " douces " est désormais libre en Belgique et le ministre en charge de l'éducation a pris soin de préciser qu'il ne peut être question, dans les écoles, de fouiller un élève, même si la consommation de drogue reste formellement interdite pour les mineurs !
Autre dossier évoqué par la Croix : celui du mariage des homosexuels. Il est exact qu'il n'est pas - encore - légalisé en Belgique, ainsi que le projette le gouvernement actuel. En revanche, il existe déjà bel et bien un " Pacs " à la belge qui permet l'union des homosexuels. Même si elle n'est pas formellement qualifiée de mariage et ne figure donc pas dans le code matrimonial, cette union donne déjà lieu à des cérémonies officielles dans les mairies, éventuellement médiatisées pour les besoins de la cause. Par ailleurs, si l'adoption d'enfants par des couples homosexuels n'est que timidement à l'ordre du jour, elle existe aussi dans les faits puisqu'une personne seule peut adopter. En réalité, l'ultime combat que poursuivent les lobbies homosexuels ne consiste pas à obtenir quelque avantage concret supplémentaire - tout cela leur est désormais acquis -, mais bien à obtenir la reconnaissance symbolique de l'homosexualité.
Le quatrième dossier est celui de la légalisation de la prostitution. Il est moins avancé et on peut espérer qu'il rencontrera sans doute plus de résistance, en raison du caractère plus évident des drames humains que recouvre cette réalité. La prise en compte de la détresse des prostituées, remarquablement défendues par l'association Le Nid, devrait permettre d'éviter - du moins totalement - la fausse naïveté dans ce dossier.
Doit-on déduire de ces quelques observations que la Belgique, considérée jusqu'il y a peu comme un des bastions de la démocratie chrétienne en Europe, soit soudainement en train de se calquer sur la Hollande ou de se désagréger moralement ? Assurément, il faut répondre en partie par l'affirmative à cette double question. L'expérience hollandaise, par exemple, est fréquemment citée à l'appui des propositions nouvelles dans les matières évoquées. Mais cela étant, l'évolution belge n'est ni nouvelle, ni surtout isolée.
Cela fait en effet plusieurs années que la société belge met en cause de nombreux principes qui hier la structuraient en profondeur. En cela, la Belgique ne fait que s'inscrire dans un large mouvement de libéralisation des mœurs qui traverse l'Europe et le monde depuis plusieurs décennies. Toutefois, ce qui a changé en Belgique depuis deux ans, et qui explique pour une part l'accélération législative actuelle, c'est le fait que les partis chrétiens, au pouvoir depuis cinquante ans, ont été relégués dans l'opposition. Mais il ne faut pas exagérer la portée de cet événement, même s'il a fait l'effet d'un séisme dans le paysage politique belge. L'évolution de la société belge avait en effet devancé depuis longtemps le discrédit politique des chrétiens. Et les partis chrétiens eux-mêmes, depuis la loi dépénalisant l'avortement en 1990, ont contribué à la libéralisation des mœurs. C'est en effet sous la précédente législature (chrétienne-socialiste) qu'a été adopté le " Pacs belge " et, dans le débat actuel sur l'euthanasie, les partis chrétiens, pourtant dans l'opposition, ont d'emblée reconnu la légitimité d'y recourir dans les " cas de nécessité ". En outre, ils soutiennent aussi les projets visant à autoriser les expérimentations sur embryons, voire le clonage dit " thérapeutique ".
Dès lors, les opérations de libéralisation qui sont actuellement menées tambour battant par la coalition " arc-en ciel " (libérale-socialiste-écologiste) ne comportent aucun péril pour la majorité laïque actuelle. La Belgique n'a en effet plus grand chose d'un " pays catholique " et la profonde crise d'identité qui traverse les partis chrétiens, voire plusieurs institutions chrétiennes, en est le meilleur indice. La Belgique se trouve plutôt dans la situation d'une société qui conserve les contraintes de son passé chrétien mais en a perdu les avantages : la permanence d'institutions qui se disent chrétiennes sans l'être réellement verrouillent l'expression d'une pensée et d'une action chrétiennes authentiques et renouvelées, adaptées à l'évolution du monde moderne.
Le malaise de la conférence épiscopale dans son rapport avec la société politique est un autre indice de cette évolution : les évêques sont à ce point soucieux de respecter l'autonomie des partis chrétiens et de la procédure démocratique qu'ils se gardent bien d'intervenir dans le débat, de crainte de raviver les vieux reproches de cléricalisme. Leurs prises de position sont donc pour le moins discrètes et conciliantes, quand elles n'arrivent pas à l'issue du processus législatif... Le monde chrétien de Belgique, qui formait hier un des grands piliers de la société belge, est donc aujourd'hui en voie de décomposition avancée et il n'est pas rare que ce soit en son sein que l'on trouve d'ardents promoteurs de la libéralisation des moeurs.
S'il ne peut donc être question de vouloir restaurer un " pilier chrétien " nostalgique de la société d'hier, il serait néanmoins hautement souhaitable que de nouvelles initiatives voient le jour en Belgique pour qu'au moins une pensée chrétienne authentique puisse avoir sa place dans le dialogue démocratique. Non pour imposer quelque morale que ce soit, mais pour proposer une libéralisation qui rime avec une véritable libération intérieure.









