PARIS,[DECRYPTAGE/analyse] - Avec " Plateforme " de Michel Houellebecq, la Bible de Bayard a occupé la première place de la rentrée littéraire. Personne n'a échappé au lancement médiatico-publicitaire de cette " nouvelle traduction ".

Mgr Billé lui-même s'en est étonné et amusé devant les 1000 séminaristes réunis à Lyon mi-septembre. Ce fut d'ailleurs un passage très applaudi de sa conférence.

Sans ici juger du fond, la façon dont les promoteurs de cette Bible s'agitent et font du bruit interroge. Cette opération soulève en effet de nombreuses questions.

Si les auteurs ont voulu se passer d'un imprimatur, pourquoi ont-ils voulu éditer leur ouvrage dans une maison catholique ? Pourquoi ont-ils souhaité ou demandé une approbation épiscopale, même légère et astucieusement tournée ? Est-ce pour rassurer d'éventuels lecteurs catholiques, avec une arrière-pensée financière qui saute aux yeux ? Pourquoi un organisme épiscopal s'est-il prêté à un tel jeu, alors qu'on s'est acharné contre la Bible des peuples (Fayard) pour des raisons inexistantes ? Pourquoi cette dispense d'imprimatur qui contredit la loi de l'Église, même si des non-catholiques ou des non-croyants ont participé à la traduction ?

Peut-il y avoir une " Bible sécularisée ", c'est-à-dire une Bible qui ne fonctionnerait pas comme la parole de Dieu ? N'est-ce pas contradictoire dans les termes ? Que peut avoir de pleinement satisfaisant une traduction, même très rigoureuse, qui ne respecte pas le propos de l'ouvrage, lequel doit être lu avec le même Esprit qui l'a fait rédiger (Dei Verbum, 12) ? S'agit-il d'une Bible qui se veut usuelle, qu'on porte sur soi et qu'on lit fréquemment, à en éreinter la reliure, ou bien d'une Bible de bibliothèque, coincée entre Verlaine et Rimbaud, et qu'on ira consulter avec curiosité, sans plus, à cause de l'originalité de ses formules ?

La tendance à banaliser les églises et les cathédrales en salles de concert doit-elle s'appliquer non seulement aux édifices mais aussi au texte sacré ? Comprend-on le sens exact d'une Eglise quand on fait abstraction de sa destination liturgique ? Et l'Écriture quand elle n'est pas le courrier de Dieu ? Bible à prétention littéraire, nous dit-on, en se référant à d'autres éditions non-françaises (la Bible de Luther, celle du King Jamef...). Mais Luther, qui bataillait ferme pour le recours à la seule Écriture (" Scriptura sola "), a-t-il utilisé ce principe avec des intentions académiques, pour se faire un nom ? D'ailleurs, c'est au lecteur de juger (si " plutôt crever " , expression prêtée à Jésus, relève du grand art ou non...), pas aux auteurs ni à l'éditeur, qui prennent leurs désirs pour la réalité.

Des exégètes ont travaillé à ce texte. Soit. Mais nous dit-on leur tendance, leur école, leur méthode ? Et pourquoi pas d'autres exégètes ? Pourquoi ce recours à une publicité tous azimuts ? On peut être étonné des recensions dithyrambiques de la part de journaux plutôt habitués à condamner l'Église. Cette Bible n'est-elle pas d'abord destinée à être reçue comme " politiquement correcte " ? Des littéraires incroyants comme traducteurs ? Alors, la traduction serait-elle une pure opération mécanique que pourrait assurer un ordinateur ? Une machine peut-elle comprendre et transcrire le sens lui-même ? Un langage actuel ? Pour qui dans la francophonie, et pour combien de temps ?

Lancée comme un pavé dans la mare, cette Bible, dont nous reconnaissons le long travail d'élaboration, ne pourrait-elle pas nous donner sa " règle du jeu "? Et l'épiscopat, dont nous comprenons la politesse première, ne pourrait-il pas être plus explicite sur l'usage de cette Bible ? Même si elle ne peut servir, nous dit-on, à l'usage liturgique, peut-elle servir à une étude rigoureuse, et même à une lecture spirituelle (" lectio divina ") ?... Après ce préambule capital, on pourra passer à la vérification du texte proprement dit. Pas avant.

André Manaranche sj est théologien.