PARIS,[DECRYPTAGE/analyse] - Les conséquences des attentats terroristes du 11 septembre sur l'économie mondiale sont encore aujourd'hui difficilement mesurables. Ni le choc subi par les États-Unis qui est un choc majeur, ni les tendances lourdes de l'économie qui restent déterminantes, ne doivent être sous-estimés pour établir un pronostic.

D'où la double question : où en étions nous avant le 11 septembre ? Quels scénarios le plus probable pour les prochains trimestres ?

1/ Les tendances lourdes de l'économie avant le 11-Septembre

Avant le 11 septembre, la croissance mondiale accusait une quasi-stagnation, manifestée par la récession industrielle des Etats-Unis, une déflation au Japon (baisse des volumes et des prix), une décélération en Europe (croissance de moins de 1 pour cent en instantané), une accentuation des difficultés en Asie du Sud-Est et en Amérique latine (déflation argentine...), des cours mondiaux des produits de base (hors énergie) toujours tirés vers le bas. Sur le plan monétaire, l'événement majeur de l'été a été la baisse du dollar. Sur le plan financier, c'est la déprime des marchés boursiers liée non pas à l'évolution des taux d'intérêt de long terme (baisse de part et d'autre de l'Atlantique) mais au retournement des anticipations d'activité et de profits.

Le risque de ne pas voir rapidement le rebondissement espéré il y a encore trois mois se confirme donc. Au Japon, aucune perspective de reprise se dessine : la demande interne (taux d'investissement excessif, consommation atone) et externe (surévaluation du yen, coûts salariaux les plus élevés du monde) est insuffisante. Des difficultés structurelles restent à résoudre, qui appellent des mesures aux effets nécessairement dépressifs dans un premier temps (désendettement, ajustement des effectifs, assainissement du système financier).

Aux Etats-Unis, le salut attendu par tous ne sera pas au rendez-vous à l'heure prévue, une fois de plus. Dans le meilleur des cas, on peut s'attendre à un rebond au cours du premier semestre 2002, mais les nouvelles récentes sont peu encourageantes et laissent planer des menaces sur les prochains mois. Citons cependant quelques éléments positifs (désinflation, baisse des taux et forte réactivité de la FED, allègements fiscaux, remontée l'indice des acheteurs), mais qui ne pas suffisants pour compenser l'impact négatif des ajustements en cours dans le secteur privé, notamment les entreprises (dégradation des profits des sociétés plus marquée que prévue à partir de niveaux révisés en baisse, taux de marge inférieurs à ceux du creux de 1990 laissant planer la menace d'une poursuite de la chute des dépenses en capital - stocks, investissements -, mais aussi d'une pression sur l'emploi et les salaires au détriment de la consommation, dernier " pilier " encore solide de la conjoncture américaine, avec risque d'accroître les excédents de capacité). Si tel était le cas, on ne doit pas exclure la possibilité d'une récession américaine au cours de 2002.

En Europe, du fait du nouveau ralentissement de l'activité, les perspectives de croissance pour 2001 sont revues à la baisse de 1/3 (à peine 2 pour cent, contre plus de 3 pour cent initialement). On note en particulier un fort recul de la production industrielle (-5 pour cent l'an entre le premier et le deuxième trimestre 2001). Par ailleurs, les exportations patinent, la demande intérieure mollit, comme l'indique l'orientation des enquêtes d'opinion, toujours négative (niveau de 1991 ou de 1995). On note cependant trois facteurs positifs : la décrue de l'inflation depuis juin, la détente des taux d'intérêt et la parité correcte de l'euro qui a corrigé sa surévaluation du départ et presque corrigé sa sous-évaluation d'il y a quelques mois.

En réalité, l'économie européenne est très " suiviste ". On constate peu de forces de rappel pour compenser le ralentissement mondial : une BCE mollement réactive (taux d'intérêt trop élevés au regard des taux américains et de la phase conjoncturelle), peu de marges de manœuvre budgétaires (notamment en France...), retards dans la convergence (fiscalité, droit social) et les réformes structurelles (achèvement du marché unique, développement des entreprises de croissance).

Au total, la croissance européenne suit une trajectoire préoccupante, sans redressement prévisible rapide : le chômage commence à remonter, les profits stagnent, les Bourses piétinent, les déficits publics commencent à regonfler, le climat de confiance s'assombrit... Jusqu'au 11 septembre, il y avait pas plus de raisons d'aggravation en soi que d'amélioration, mais des risques réels en provenance des États-Unis. D'où le pronostic d'une croissance 2002 à inférieure à celle de 2001, légèrement inférieure à 2 pour cent... mais plus proche de 1,5 pour cent en cas de récession américaine.

2/ Le sens des conséquences du 11-Septembre

Arrivent donc les graves événements survenus à New York le 11 septembre. Ceux-ci trop récents pour qu'on puisse en évaluer les conséquences économiques, mais on peut apprécier le sens de ces conséquences.

Premièrement, quelles conséquences sur les marchés ? Les tensions sur le prix du pétrole sont rapidement retombées (jusqu'à présent, pas de modification de l'équilibre du marché et garanties données par les producteurs...) ; on n'a pas observé de tensions sur les taux longs, mais de fortes réactions des Bourses à la baisse (- 5 à -10 pour cent sur les valeurs occidentales non américaines). Question : s'agit-il de surréaction (avec probabilité de correction rapide) ou de réévaluation en baisse des perspectives ?

La baisse des Bourses s'ajoute à une chute déjà impressionnante, d'autant plus inquiétante qu'elle ne touchait plus seulement les valeurs TMT (révision drastiques des perspectives d'activité et de profit) : -40 pour cent entre le point haut de fin mars 2.000 (moyenne des grandes places mondiales), soit une perte de 11.400 milliards de dollars... (rappel : le PIB américain est de 10.000 milliards de dollars!). Les baisses les plus notables ont eu lieu à Tokyo et en Europe (-37 pour cent entre janvier 2000 et 10 septembre 2001).

Deuxièmement, les conséquences macroéconomiques. Notons plusieurs facteurs non favorables à la croissance : tout d'abord des pertes économiques (30 à 40 milliards de dollars). Une perte économique ne peut être en soi un facteur d'expansion, même si des dépenses publiques pour reconstruction sont engagées (voir l'exemple de Kobe...) ; les effets psychologiques se traduisent généralement par des comportements plus restrictifs (besoin de se protéger : moins s'endetter, report d'achats ou d'investissements, plus d'épargne). Enfin, il faut prévoir la réévaluation à la hausse des menaces qui implique une augmentation de la prime de risque, devant se traduire par une moindre valorisation ou une dévalorisation des actifs, autre facteur non favorable à la croissance. Le tout dans une économie ayant du mal à se stabiliser, a fortiori à décoller.

A court terme, le plus décisif est l'attitude des consommateurs : psychose de crainte de fréquentation des lieux publics, pénalisation de secteurs comme le tourisme ou le transport aérien, accélération possible de la remontée en cours du taux d'épargne... D'où l'augmentation du risque de récession américaine.

Quant aux perspectives à plus long terme, ce sera fonction de la nature, de l'intensité de la riposte américaine, et de l'évolution des relations internationales qui en résultera.

3/ Les scénarios envisagés avant le 11-Septembre

Dans ce contexte, deux scénario étaient envisagés avant le 11 septembre.

a/ Un scénario favorable, retenant un ralentissement passager de l'économie mondiale, scénario envisagé par beaucoup au printemps dernier, et par Bercy aujourd'hui, dans lequel la croissance mondiale, européenne et française retrouverait rapidement sa tendance... (scénario en " V " type 1995). Notre perspective était plutôt en " U ", ce qu'ont confirmé les informations tombées cet été, d'autant que les investissements américains étaient plus faibles que prévu. Le seul soutien attendu venait de la consommation américaine (hausse des salaires réels, baisse des impôts, baisse du coût des emprunts).

b/ Un scénario alternatif plus sombre avec une déprime des investissements américains (excédents de capacités, recul des profits) et une pause dans la consommation (d'abord aux États-Unis mais pas seulement (précaution, baisse boursière, baisse de l'emploi, redressement du taux d'épargne) qui pouvait conduire à déprimer encore plus les investissements déjà excédents des capacités de production aux USA et en Europe). Cette évolution aurait un impact très négatif de la crise sur les économies émergentes (les exportations vers les États-Unis représentent 10 pour cent du PIB des exportations asiatiques et latino-américaines).

Dans le premier scénario, la croissance mondiale serait de l'ordre de 3 pour cent en 2002 (2,4 pour cent en 2001), dont 5 pour cent hors OCDE et 1,8 pour cent dans la zone OCDE (2 pour cent dans l'UE, comme en 2001, et un peu moins de 2 pour cent au EU, et quasi-stagnation au Japon). Dans le deuxième scénario, les États-Unis serait en récession (-0,5 pour cent) et la croissance européenne de l'ordre de 1 pour cent. Les attentats du 11 septembre renforcent évidemment cette probabilité. Un redémarrage progressif (pour digérer le surcapacités) surviendrait au cours du premier semestre 2002, avec une baisse du prix du pétrole (si l'offre n'est pas réduite), une baisse de l'inflation et des taux d'intérêt et un rebond des secteurs technologiques (ajustements violents en termes boursiers et industriels, stocks bas, évolution technologique).

4/ Pour la France, la fin des beaux jours

Avec la poursuite de l'inflexion de la croissance au deuxième trimestre 2001, il n'y a pas d'exception française. La décélération s'est faite en deux temps : 4 pour cent l'an au second semestre 1999 à 2,5 à 3 pour cent l'an au cours de l'année 2000, puis nouvelle modération au premier semestre 2001 (1,3 pour cent). Toutes les composantes de la demande ont contribué à cette tendance : résultant d'abord d'un net ralentissement de la demande étrangère (chute des importations allemandes et américaines de 20 à 30 pour cent l'an entre le premier et le deuxième trimestre), le mouvement s'est ensuite transmis à la demande interne (contraction des stocks, décélération des investissements).

Tous les indicateurs témoignent d'une nouvelle dégradation de l'activité et du climat des affaires au début de l'été. Dans l'industrie, la production est en recul au premier semestre : dégonflement des carnets de commandes, dégradation des perspectives d'activité, stocks élevés, détente des goulots de production. Dans les services, le deuxième trimestre est franchement mauvais. Dans la construction, le ralentissement est marqué pour les travaux publics (mais situation globalement bonne pour le bâtiment). Dans les commerces, les intentions de commandes sont en recul (détaillants, grossistes). En outre, on observe un refroidissement de l'investissement : aucun rebond n'est anticipé au cours des prochains mois (baisse des commandes aux producteurs et grossistes en biens d'équipement, baisse des importations d'équipement, baisse des permis de construire non résidentiels, détente du taux d'utilisation des capacités de production dans l'industrie). On risque même une nouvelle révision en baisse des perspectives d'investissement pour 2001 et 2002 (on note déjà une révision de -5 points des budgets des industriels entre janvier et avril pour 2001).

Le tout sur fond de nouvelle dégradation de la situation financière des entreprises : taux d'autofinancement proche des records à la baisse inscrits en 1990, situation de trésorerie jugée de plus en plus dégradée, de façon encore plus marquée du point de vue des établissements de crédits (enquête Banque de France) que des entreprises (enquêtes INSEE), ce qui peut laisser craindre une sélectivité plus grande dans la distribution de crédits... donc un nouveau ralentissement des investissements. D'autant que les résultats continuent de s'affaiblir : au deuxième trimestre, la hausse des prix du PIB était de 2,2 pour cent l'an, nettement moins que celle du coût salarial unitaire (3,7 pour cent).

Il reste que l'importance des goulots et des pénuries d'équipement témoignent de la persistance des difficultés liées au sous-investissement antérieur, ce qui laisse envisager un investissement encore robuste à terme, moyennant des conditions satisfaisantes de financement. À cet égard, les 35 heures demeurent un danger qui va accentuer le mouvement de ralentissement des gains de productivité (quasiment nuls en 2001).

Du côté de la consommation, jusqu'à présent principal soutien de la croissance, les signes d'essoufflement se multiplient : plafonnement des achats de produits manufacturés au deuxième trimestre, repli des ventes du grand commerce en juillet, ralentissement de l'encours de la dette des ménages, dégradation du climat chez les détaillants et les producteurs de biens de consommation... Seuls résistent les construction de logement et les immatriculations de voitures (mais le bon mois d'août est-il un aléa de conjoncture ou l'amorce d'un retournement ?). Cette fragilité de la consommation globale est liée à la vive détérioration de l'indice de confiance des ménages (modération des créations d'emploi et remontée du chômage, crainte de remontée des prix...).

Pour les prochains mois, on retiendra deux facteurs de soutien (taux d'intérêt, désinflation), mais également deux facteurs de freinage : d'une part le ralentissement des créations d'emploi et la remontée du chômage, d'autre part l'incertitude quant aux effets éventuels du passage à l'euro sur les prix.

Ceci explique une croissance 2001 à peine supérieure à 2 pour cent en moyenne (entre 0 et 1 pour cent en instantané actuellement), et inférieure à 2 pour cent en 2002 (plus proche de 1,5 pour cent que de 2 pour cent en cas de ralentissement américain prolongé). Ce rythme est insuffisant pour empêcher une aggravation spontanée du chômage et des déficits, faute d'avoir su se ménager des marges de manœuvre budgétaires durant les belles années 1998-2000...

Le ralentissement de la conjoncture ralentie est donc préoccupant mais il n'est pas insurmontable pour autant que la France accepte de regarder la réalité en face et de se donne les moyens de consolider la croissance et l'emploi des trimestres à venir. Ceci entraîne deux questions sur la politique du gouvernement.

Tout d'abord, le gouvernement va-t-il (veut-il) prendre en compte la nouvelle donne du ralentissement conjoncturel et adapter ses arbitrages budgétaires à son objectif (" programmation pluriannuelle à l'horizon 2004 ") de retour à l'équilibre des comptes publics en 2004 ?

Pour mémoire, le déficit de l'État des sept premiers mois de l'année est supérieur de 17 milliards à celui des sept premiers mois de l'année 2000. On risque donc un déficit annualisé nettement supérieur à 200 milliards à la fin de l'hiver prochain, dérive qui rappelle fâcheusement celle des années 1990-93. En effet, on constate moins de recettes (croissance 2001 inférieure de 1,5 point à la prévision) et plus de dépenses (emplois jeunes, coût des 35 heures, hôpital public...). Il faut donc se garder de ne pas réveiller la tentation du prélèvement fiscal (à cet égard, l'abandon du projet d'écotaxe est plutôt bienvenu).

Dans ce contexte, il est manifeste que le projet de loi de finance pour 2002 (PLF) est une fois de plus hors sujet, avec ses 7 péchés capitaux :

1/ hypothèse de croissance irréaliste ;

2/ non maîtrise des dépenses ( 0,5 pour cent en volume, alors que le programme pluriannuel prévoyait 0,3 pour cent... dans un contexte de croissance de 3 pour cent), avec 30.000 postes de fonctionnaires supplémentaires (15.900 4.000 militaires 11.000 CDD) ;

3/ opération maquillage des financements : on va puiser à pleine main dans toutes les caisses " para-étatiques ", avec des ressources non fiscales passant de 188 à 229 milliards de francs ( 40 milliards, soit 20 pour cent). Concrètement, cela donne 5,5 milliards sur le 1 pour cent logement, 8 milliards sur l'UNEDIC, 9 milliards de plus sur la CDC ;

4/ malgré cela, accroissement du déficit (200 milliards, contre 186 en 2001), et aucune amélioration du soldes des administrations publiques (-1,4 point de PIB en 2000, 2001, 2001n alors qu'il était prévu 1 pour cent en 2001 et 0,6 pour cent en 2002...) ;

5/ alourdissement de la dette publique : 594 milliards entre 1997 et 2001, et 160 milliards en 2002 ;

6/ aucune réforme fiscale véritable, aucune mesure significative d'allègement sur les entreprises.

7/ engagements hors bilan de l'État non provisionné (régimes spéciaux).

D'où, en conclusion, la deuxième question : le gouvernement va-t-il (veut-il) promouvoir la politique de l'offre inspirée des conclusions de rapports établis à sa demande (Rapport Pisani-Ferry sur le plein emploi, Rapports Lavenir et Charzat sur la compétitivité du territoire français), de façon à contrecarrer le mouvement de décapitalisation en cours, qui est le point le plus préoccupant de la situation actuelle (écart de 900 milliards de francs entre investissements français à l'étranger et investissements étrangers en France) ? Ce nous renvoie à la question de la réforme de l'État...

Et ce qui s'impose d'autant plus pour que la France - et les entreprises françaises - soient en situation la meilleure possible pour résister à des tourmentes conjoncturelles, et surtout être des acteurs de premier rang dans la reprise et, au delà, le remodelage du paysage économique et industriel, européen et mondial.

Gérard de Lavernée est économiste.