PARIS,[DECRYPTAGE/ANALYSE] — Ralentie, l'économie américaine ne jouera plus son rôle d'accélérateur qui a permis aux économies asiatiques de ne pas sombrer en 1998 et à la croissance européenne de reprendre des couleurs à partir du printemps 1999.
Quelle zone est capable de prendre le relais ? Un rapide tour du monde conduit à répondre : aucune.
Le Japon n'en finit pas de s'engluer au bord de la récession et de la déflation, malgré une succession de plans de soutien qui ne parviennent à accroître que la dette publique. La croissance des pays émergents d'Asie ralentit depuis le printemps 2000, sous l'effet des facteurs qui avaient favorisé sa reprise après la crise de 1997-98, mais qui agissent maintenant dans le sens contraire : ralentissement de la demande américaine dont l'impact est démultiplié par la forte intégration commerciale de la région, retournement du marché mondial des nouvelles technologies où ces pays ont une forte spécialisation (Taiwan est le premier producteur de micro-ordinateurs dans le monde, la moitié des exportations coréennes est constituée de produits électroniques).
L'Amérique latine pâtit à la fois de la disparition de l'effet d'entraînement américain et de l'amenuisement de la manne pétrolière lié au repli des cours depuis l'automne 2000. Le Mexique est le premier pays affecté (90 pour cent des exportations vers les Etats-Unis, avec un volume trois fois plus élevé que l'ensemble de l'Amérique du Sud et à fort contenu de pétrole), mais aussi les pays andins très dépendants du marché pétrolier (Venezuela notamment). Plus près de nous, la croissance a fortement ralenti dans les principaux pays d'Europe de l'Est, alors que la baisse des prix du pétrole pèse sur les exportations et les ressources publiques de la Russie, pays par ailleurs le plus directement exposé au risque turc...
A la remorque des Etats-Unis.
Resterait l'Union européenne pour prendre la relève. Serait-elle ce supertanker capable d'essuyer sans dommage les tempêtes de l'économie mondiale et les dépressions des marchés ? Elle a fait moins bien que le reste du monde en 2000 (croissance de 3,2 pour cent contre quelque 5 pour cent) et sa conjoncture reste extraordinairement dépendante de son environnement. A-t-on oublié la stagnation de la production industrielle en France et même son recul en Allemagne et en Italie entre le printemps 1998 et le début 1999, après les crises financières de 1997 et 1998 ? A-t-on oublié que nos économies ont redémarré en 1999, par la demande extérieure, notamment américaine, dopées de surcroît par la baisse de l'euro ? Et que c'est par la demande extérieure que leur croissance s'est infléchie depuis la mi-2000, dans le sillage du ralentissement américain et de ses " dommages collatéraux " sur les autres zones ? Peut-on négliger l'impact sur la compétitivité européenne de l'appréciation de l'euro vis-à-vis du dollar et surtout de sa très forte réévaluation vis-à-vis du yen et de plusieurs monnaies asiatiques ? L'Allemagne et l'Italie, plus engagés que la France sur les marchés asiatiques et américains, et donc plus touchés par les retournements en cours, représentent près de 50 pour cent du PIB de la zone euro.
Heureusement, des forces de rappel existent. Les marchés de la " high tech " européens ne sont pas saturés. Les entreprises et les ménages européens ne souffrent pas de surendettement comme leurs homologues américains. La forte croissance de l'emploi, qui n'est pas propre à la France, a beaucoup amélioré les perspectives des consommateurs. Les baisses d'impôts décidées dans les grands Etats sont de nature à soutenir la consommation, tout comme la baisse des prix des carburants et cette dernière, combinée à la détente des cours sur les marchés mondiaux, devrait encourager la Banque centrale européenne à réduire ses taux d'intérêt... Il n'en reste pas moins que le climat des affaires et les perspectives se dégradent dans l'industrie et la construction, que les courants d'achats sont ralentis, que la baisse du chômage est interrompue... Alors, prenons garde de ne pas commettre la même erreur qu'il y a trois ans, en sous estimant l'impact des évolutions américaine et asiatique...
Cette vulnérabilité aux intempéries extérieures ne fait que traduire ce que beaucoup de gens savent... sans le dire : l'Europe manque des ressorts qui font le dynamisme américain. Elle a même creusé son retard dans les années 90 : niveau de vie tombé de plus de 70 pour cent à 66 pour cent de celui des Etats-Unis, progression des investissements productifs 4 fois moins rapide (30 pour cent contre 120 pour cent), trois fois moins de dépôts de brevets (10 fois moins dans les nouveaux médicaments et la biotechnologie), pertes de parts de marché à l'exportation. Sans parler d'un développement de l'emploi trois fois plus faible et d'un taux de chômage deux fois plus élevé... Pourquoi ? Quatre raisons au moins peuvent être proposées ici.
Les causes structurelles du retard européen.
On songe évidemment d'abord à la compétitivité. Les pays membres du noyau dur du SME (en particulier la France et l'Allemagne) ont payé très cher, au milieu des années 90, une politique monétaire et de change dont les voix les plus officielles reconnaissent aujourd'hui les dégâts sur l'activité et l'emploi. La baisse de l'euro depuis son entrée en vigueur a représenté un vrai bol d'oxygène, en normalisant les rapports de compétitivité avec la zone dollar. Reste aujourd'hui l'inconnue de la politique monétaire. La prudence affichée par la BCE s'explique : dès lors que sa tâche prioritaire est de veiller à la stabilité des prix, elle doit réaliser un compromis entre les pays où l'inflation a resurgi, comme l'Irlande, les Pays-Bas et l'Espagne et ceux, comme la France, où elle est plus imaginaire que réelle : malgré l'impact temporaire du pétrole, les prix des produits manufacturés français sont sur un tendance zéro ! Cette mission presque impossible explique la proximité des taux d'intérêt européens et américains, malgré des situations très différentes dans le cycle économique de part et d'autre de l'Atlantique. Il est vrai que la Réserve Fédérale américaine a en charge autant le niveau de l'activité que celui des prix....
Deuxième handicap, les positions technologiques européennes sont plus faibles que les positions américaines. Qu'il s'agisse des budgets de recherche-développement, de la production et de l'utilisation des technologies de l'information et de la communication, des chercheurs travaillant en entreprise, le retard est de l'ordre de 30 pour cent... Chacun sait le rôle moteur des nouvelles technologies dans l'ampleur et la durée de l'expansion américaine. La faiblesse de la production " high-tech " en Europe l'empêche de bénéficier vraiment de l'expansion de la demande mondiale dans la nouvelle économie. Le rattrapage du retard en équipement " high-tech " ne suffira pas à relever sensiblement le niveau de l'activité en Europe. Dans le monde d'aujourd'hui, les premiers ne seront pas les plus gros mais les plus rapides à entrer de plain pied dans la nouvelle économie et à maîtriser le marché par une capacité d'offre performante.
Une autre faiblesse européenne est de nature fiscale et institutionnelle. Les prélèvements obligatoires représentent 41 pour cent du revenu national, 12 points de plus qu'aux Etats-Unis, l'essentiel de l'écart correspondant aux prélèvements fiscaux et sociaux sur les revenus du travail. Encore faut-il, pour réduire le poids des impôts, baisser celui des dépenses, d'autant plus vigoureusement qu'il faut en même temps veiller à retrouver et préserver l'équilibre des finances publiques. Certains Etats membres y sont déjà parvenus, mais d'autres ont encore du chemin à faire, notamment la France. Trop de rigidités législatives et réglementaires pénalisent l'activité et l'emploi, qui expliquent par exemple des flux d'entrées et de sorties du chômage 3 à 4 fois moins importants qu'aux Etats-Unis. De même, les réticences à ouvrir les services publics à la concurrence se traduisent par des prix de l'énergie en Europe supérieurs de près de 50 pour cent aux prix américains, ou un coût des connexions internet ou des communications téléphoniques plus du double du coût américain...
Cependant, toutes les percées technologiques, tous les excédents budgétaires, toutes les flexibilités ne suffisent pas pour fonder une assise solide dans le monde, si l'on ne renouvelle pas en même temps les générations. C'est le cas de l'Europe aujourd'hui : son taux de fécondité ne dépasse pas 1,4 contre 2,1 aux Etats-Unis qui, donc, renouvellent les générations. S'il fallait ne retenir qu'un paramètre pour penser l'expansion à terme de nos pays, ce serait évidemment celui-là. " Il n'y a de richesses que d'hommes. " La démographie est au cœur de ce qui fait l'expansion : esprit d'entreprise, capacité d'adaptation, créativité et innovation, mobilité, confiance dans l'avenir, consommation soutenue. Le contraste est frappant avec un vieux Japon qui s'enfonce dans ses déficits en même temps que dans la récession... mais aussi avec une Europe vieillissante toute entière occupée à chercher des réponses au problème du financement des retraites, problème d'autant plus lancinant que les fonds de pension y sont nettement moins développés qu'aux Etats-Unis...
Gérard de Lavernée est économiste.
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