PARIS, [DECRYPTAGE/analyse] - En octobre dernier, s'est réuni à Pékin un colloque à l'occasion du quatrième centenaire de l'arrivée de Matteo Ricci, en 1601, dans la capitale de l'Empire des Ming.
J'avais écrit ici même qu'il ne fallait rien attendre dans l'immédiat de cette manifestation culturelle. De même, le repentir du Pape, en octobre aussi, devant les erreurs qu'avaient pu commettre en Chine les représentants de l'Église catholique, n'eut pas d'échos dans la Chine politique ; ce fut un nouveau signe du refus de tout changement dans l'attitude officielle de la Chine à l'endroit de la communauté chrétienne universelle. Je persiste à croire que, la Chine étant en passe de changer d'équipe dirigeante, rien de significatif ne peut se produire qui irait vers un renouveau radical des rapports entre le gouvernement de Pékin et l'Église romaine. Qu'en est-il sur le terrain ? C'est la continuité, c'est-à-dire, la carotte et le bâton ; petite carotte et gros bâton !
La revue des Missions étrangères de Paris, Églises d'Asie, observait en juillet 2001 que dans le Zhejiang, province maritime de la Chine moyenne, "les autorités publiques mettaient en oeuvre des mesures d'intimidation, voire de répression, à l'encontre de certaines communautés catholiques "clandestines" ", dans la perspective non de les faire disparaître (on n'en est plus là), mais de les amener à s'affilier à l'Église "officielle", dite "patriotique". Église d'Asie observait en outre que ces mesures étaient sans efficacité, puisque ces communautés "loin de dépérir, continuaient à croître " . La vitalité et la résistance de ces "chrétientés", comme on disait il y a deux siècles, leur permet de braver les autorités légales.
Des fidèles sous pression
Ainsi, à Linjiayuan, où l'église de ce village avait été fermée, début 2000 : les autorités locales, furieuses de voir que la fermeture de l'église n'empêchait pas les catholiques "clandestins" de s'y rendre, sont intervenues le dimanche de Pâques, pour détruire l'édifice. En juin de la même année, les catholiques l'ont rebâti en trois jours et trois nuits. Les autorités sont intervenues à nouveau et en force, le 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception : il n'a pas fallu moins de vingt camions et de 500 agents de la sécurité civile pour évacuer les fidèles. Il y a eu des échauffourées, des arrestations. L'église fut à nouveau jetée par terre, de même que la résidence du prêtre desservant. Le dimanche suivant, les fidèles ne s'en réunissaient pas moins dans les ruines, tandis que des arrestations étaient opérées au sein de la hiérarchie. Résultat ? Une vingtaine seulement des membres de la communauté chrétienne de Linjiayuan ont rejoint l'Église "patriotique" officielle (Cf. EDA, n° 334).
Plus récemment, dans le Shanxi, province "continentale" au centre nord, les autorités ont entrepris une nouvelle campagne, visant à contraindre les membres de l'"Église clandestine" à rallier l'"Église patriotique". Dans le diocèse de Fengxiang (Shanxi) qui offre la particularité d'être totalement "clandestin" et qui compte un évêque, 16 prêtres, 14 religieux et 25 religieuses pour 20 000 fidèles, et où cathédrale, églises et séminaire sont visibles aux yeux de tous, le prélat et sept prêtres ont été arrêtés en novembre 2001, afin de "suivre des sessions de formation". Six des sept prêtres furent relâchés au bout de trois semaines, avec interdiction de retourner dans leurs paroisses. De l'évêque et du septième prêtre, aucune nouvelle, n'était un appel téléphonique de Mgr Li à un fidèle, fin novembre. Les prêtres libérés ont conté qu'ils avaient été soumis à un isolement total, entrecoupé de séances d'interrogatoire et de propagande les invitant à rallier l'Église officielle. Libérés, ces prêtres ont rejoint dans la clandestinité (la vraie, celle-là) leurs confrères qui n'avaient pas été arrêtés... Les moniales qui occupaient un couvent près de la cathédrale, ont vu déclarer leur maison "illégale" et se sont réfugiées chez des catholiques. "Illégal" aussi le séminaire qui dépend de la cathédrale... Commentaire d'un séminariste : "C'est comme si nous étions revenus à l'époque de la Révolution culturelle, où chacun devait déclarer aux représentants du gouvernement ce qu'il avait fait dans la journée." Un fidèle de cette communauté a précisé : "Pour l'heure tout ce que nous pouvons faire, c'est attendre."
La résolution des catholiques du Shanxi n'est pas moindre que celle de leurs frères du Zhejiang. Dans un autre diocèse du même Shanxi, celui de Hanzhong, deux prêtres "clandestins" ont également été arrêtés, début novembre 2001 ; ils ont été retenus prisonniers un mois, durant lesquels ils ont été "invités" à rejoindre l'Église officielle , puis relâchés, sous condition de gagner des paroisses lointaines et de rompre tout contact avec leur évêque, Mgr Yu présentement assigné à résidence dans sa cathédrale... Peu de temps avant Noël, Mgr Yu faisait savoir à ses ouailles qu'il les attendait pour célébrer, comme à l'ordinaire, la fête de la Nativité (Cf. EDA, n° 343).
Juillet, novembre 2001. Les événements décrits ici se déroulent à travers tout le pays à intervalles irréguliers et revêtent invariablemement les mêmes dehors : intimidations, arrestations ou dispersion des prêtres et religieuses, destruction des églises, rééducation des récalcitrants. Il y a parfois mort d'homme... Mais les apostasies "rejoindre l'Église officielle en est une forme..." sont peu nombreuses. C'est là qu'éclate l'échec de la politique gouvernementale, que les autorités montrent les dents ou se fassent conciliantes, comme lorsqu'elles autorisent la construction à Pékin de deux temples protestants, ou qu'au Sichuan, diocèse de Wanxian, le premier centre religieux à être construit dans la zone de réimplantation des populations déplacées par le barrage des Trois Gorges soit une église catholique. Temples et église ici mentionnés sont, bien sûr, "officiels" !
L'État va avoir besoin de l'Église
La question religieuse en Chine paraît aujourd'hui revêtir une importance politique et sociale dont les dirigeants chinois n'avaient guère conscience jusqu'à présent. Ne s'agit pas tant d'une affaire idéologique que de la pression des réalités. Cette pression doit pouvoir faire évoluer les choses, mais dans un sens que le gouvernement de Pékin aimerait bien contrôler. Il est fort instructif que les sessions de "rééducation", à quoi les prêtres et fidèles arrêtés sont soumis, ne visent plus à leur faire abjurer leur foi au nom de l'athéisme, mais de leur faire rallier "l'Église patriotique"... C'est qu'en effet, le gouvernement va avoir besoin de cette Église. Comment ? Pourquoi ? Parce que, disons-le pour faire simple, la reconversion économique de la société chinoise va être d'un coût social et humain considérable ! Passer de l'économie communiste dirigée à "l'économie socialiste de marché" va laisser des dizaines, des centaines de millions de Chinois dans une situation précaire. Or, en l'occurrence l'action d'entraide et de charité de toutes les confessions religieuses est à considérer, surtout si cette action venait à s'exercer intégralement sous l'oeil du gouvernement.
Observez ce que l'on peut lire dans le bulletin annuel (2001) de la Fondation Ricci, de Taiwan, à propos des institutions charitables bouddhistes : "L'aide que les institutions bouddhistes peuvent apporter aux autorités chinoises aux niveaux national, provincial et local, est inappréciable. Le déclin de l'économie étatisée a corrodé jusque dans ses fondations, notamment dans les villes, le régime des revenus assurés et des garanties sociales à vie. Il faut aujourd'hui freiner ou arrêter les réformes (mais à quel prix !) devant la grogne des employés de l'État menacés dans leur subsistance, ou poursuivre ces réformes tout en trouvant un substitut aux garanties d'antan et le moyen d'amener les employés/fonctionnaires d'hier à bénéficier un jour des fruits des réformes. Jadis, les autorités se fussent appuyées sur les liens familiaux, mais la politique de l'enfant unique a anéanti les solidarités traditionnelles. Qu'y substituer ? Réponse : les institutions religieuses qui font des activités charitables et de l'entraide sociale une part intégrante de leur mission. À ce titre, les institutions bouddhiques chinoises, qui ne dépendent en rien d'autorités étrangères, montrent la voie. Elles disposent à travers le réseau de leurs temples et autour d'eux d'importantes structures d'assistance dont bénéficie, notamment dans les villes des régions côtières, un nombre toujours plus grand de Chinois."
La charité d'origine religieuse au secours de l'État athée et comme substitut aux solidarités familiales séculaires, il fallait y penser. Mais pas question pour autant de laisser ces institutions de bienfaisance agir à leur guise ; le contrôle gouvernemental s'impose. On est en Chine, pas aux États-Unis, ni en Grande-Bretagne. Là-bas comme en France, on redoute l'initiative individuelle, l'initiative privée, même quand on en a le plus pressant besoin. Le contrôle existe sur l'"Église officielle", que les clandestins la rallient, et les autorités nationales, provinciales et locales auront l'oeil du maître sur toutes les initiatives des chrétiens... L'ordre régnera.
Les conditions de la main tendue
L'athéisme n'est plus la règle exclusive en Chine, depuis le Document 19, publié au début des années 1980 par Deng Xiaoping. Ce document reconnaît l'échec de la politique antireligieuse, prend acte de la réalité et invite les religions à apporter leur concours à "l'édification d'un État socialiste puissant et moderne". Il invite en outre les dirigeants communistes chinois à réfléchir sur le fait religieux dans cette perspective. Peu importe qu'un chat soit noir ou blanc dès lors qu'il attrape les souris ; peu importe que le Chinois soit athée ou membre d'une communauté religieuse, dès lors qu'il est "bon Chinois"!
Dans sa livraison du 1er janvier 2002, Églises d'Asie annonçait que les hauts dirigeants chinois s'étaient réunis à Pékin entre le 10 et le 13 décembre 2001, pour évoquer les religions et le rôle qui pouvait leur être dévolu dans la construction de la Chine qui vient ; EDA sous-titrait son information en ces termes : "Les dirigeants chinois s'apprêteraient à reconnaître aux religions un plus grand rôle social tout en réaffirmant la nécessité d'exercer un strict contrôle sur elles." Les Missions étrangères confirment ce que l'institut jésuite de Taiwan écrivait un an plus tôt !
Attention, nous sommes en Chine ! Les autorités chinoises semblent n'avoir rien dit qui n'était déjà dans le Document 19, mais il est intéressant que ce document vieux de vingt ans soit évoqué : lire l'information d'EDA à la lumière de l'article de l'Institut Ricci montre que l'on s'achemine vers quelque chose de nouveau. Quoi ? Selon la presse chinoise qui commente la réunion de Pékin, dont rien d'officiel n'est sorti, il s'agirait de reconnaître (et de contrôler) toutes les organisations et autres communautés religieuses qui accepteraient de se faire enregistrer, sans qu'il leur faille se fondre dans les associations et communautés officielles existantes. Autrement dit, il n'est pas impensable qu'à la longue le gouvernement de Pékin reconnaisse à côté de l'Église catholique "patriotique", une Église catholique "autre". Laquelle ? Une Église sans doute qui obéirait à la règle des Trois Autonomies, définies en 1950 et qui prônent en substance : "L'Église catholique en Chine doit observer une politique d'autonomie et d'indépendance par laquelle les catholiques chinois, clercs et laïcs, prennent en charge leurs propres affaires. Ayant en vue surtout l'indépendance et la dignité de notre pays, nous maintiendrons avec le Vatican des relations purement religieuses. Nous obéirons au Pape seulement dans les domaines qui appartiennent à la foi catholique et à la loi de l'Église. Cependant, nous couperons toutes relations politiques et économiques avec le Vatican et nous nous opposerons résolument à l'usage par celui-ci du prétexte religieux pour intervenir dans les affaires intérieures de notre pays, violer sa souveraineté et détruire notre juste cause qui est de combattre l'impérialisme et de promouvoir le patriotisme." (Cf. EDA, supplément au N° 297) Sur cette base, dont l'"Église patriotique" officielle et le gouvernement chinois ne sont pas près d'abandonner la doctrine, il faudra bien que Rome et Pékin finissent par trouver un terrain d'entente. Je doute que ce soit dans la soumission sans condition à l'autorité pontificale.
Dans l'attente qui peut être très longue, il reste une Église officielle et une Église clandestine et le mieux, aux yeux du pouvoir chinois serait que les chrétiens clandestins rallient les chrétiens avec lesquels il entretient des rapports hiérarchisés : c'est-à-dire, dans la logique confucéenne, inaltérables. Le pouvoir est au sommet, tout lui est subordonné, l'eau ne remonte jamais la rivière. Que les quelques dizaines de millions de chrétiens chinois, y compris les clandestins, et leurs oeuvres pieuses soient nécessaires à la construction de la Chine de demain, ne saurait suffire à leur accorder un droit de cité, ils devront sans doute l'acheter par leur soumission, de gré ou de force. Ce qui nous renvoie aux brimades et autres persécutions évoquées tout à l'heure.
Xavier Walter est écrivain, ancien collaborateur d'Alain Peyrefitte, membre du conseil de rédaction de la revue Liberté politique. A publié notamment Le Voyage de l'Hippopotame, en Chine au temps de Louis XVI (F.-X. de Guibert, 2001).
Nota. J'ai lu dans la presse qu'un missionnaire protestant aurait été condamné à mort en Chine pour trafic ; j'ai entendu parler d'importation clandestine de Bibles. Je ne sais rien de cette affaire. Mais je n'imagine pas que le gouvernement chinois, en phase "transitoire" de normalisation de ses rapports avec l'Occident, à la suite des événements du 11 septembre comme face à la résurgence de la rivalité indo-pakistanaise, commette la faute d'exécuter un Occidental pour un "délit économique".
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