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J'ai beaucoup de chance. J’enseigne encore, à l'Université, la "culture gé"  écartée du programme du concours  de Sciences pô par un directeur dont la triste fin a peut-être été la sanction violente de la justice immanente contre ce crime longuement prémédité.

Car très vite sans doute les autres concours auraient suivi, Sciences pô étant, depuis sa prise en mains par feu Richard Descoings, le nec plus ultra - comme il sera bientôt interdit de dire -,en tout cas le modèle incontesté, l'avant-garde de la modernité .

J'ai donc cette chance, mais du fait de l'idéologie soixante-huitarde qui triomphe enfin, après 60 ans d'incubation, sous le règne même de celui qui devait l'éradiquer, c'est devenu un chemin de croix . Aux examens de février, une étudiante bac + 3 a demandé, comme elle en a le droit, à consulter sa note. Elle a regardé sa copie et conteste le 3 /6 que j'ai mis a une de ses réponses sur l'air de « je- comprends -pas -j'ai- dit- ce- que- vous- avez- dit -au- cours ». J'explique :

« Votre réponse  contient trop d'erreurs, c'est pourquoi vous avez 3  au lieu de 6 à cette question ».

Des erreurs ? Vraiment, elle ne voit pas. Alors je signale, comme preuve, puisque désormais il faut tout justifier : regardez là comment vous écrivez Nietzsche : Nitz !"

Samia me regarde, l'œil mauvais  et lance : « en somme vous m'avez retiré trois points pour une faute d'orthographe »…!

Les bras m'en tombent (« Lieu commun assez explicite exprimant l'étonnement le plus douloureux », 3 ème cours de culture gé : le discours ) . Ecrire Nietzsche Nitz , une simple "faute d'orthographe" ? Pareil sans doute pour Tokvil ,Sokrat , Château Brillant , Klemanso …?

Il faut vraiment que j'arrête ce métier.

Je vais protester, dans un réflexe de brontosaure qui croit encore à son métier.

Mais je la regarde.

Et ce que je lis en clair dans ses yeux courroucés stérilise à l'avance ma protestation : « la culture générale, c'est un truc de bourges et les jeunes comme moi issus-de-l'immigration sont tout excusés de ne pas en avoir ».

Je regarde ensuite le reste de l'assistance. Mes élèves, ses copines, l'œil sévère, se sont soudain érigées en tribunal populaire.

Pas de doute, c'est bien moi qui suis coupable. D'avoir osé poser des questions pareilles, d'oser enseigner une matière pareille, d'oser sanctionner la légitime ignorance de descendants de ceux-qui-ont-déjà -eu-à-subir -l'esclavage-et-la-colonisation-alors-maintenant–çà-suffit.

« On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif », dit la sagesse populaire qu'on n'a plus - non plus - le droit d'enseigner ( "c'est la sagesse de quel peuple ? Le vôtre ! ")

Mais là, c'est différent. On a là des jeunes gens qui « meurent de soif à côté de la fontaine » , parce qu'on leur a dit que son eau était empoisonnée et que ce puits est fait des cadavres de leurs ancêtres opprimés .

Ça aussi Nietzsche l'a dit : « tes  ancêtres ont payé les frais de ce que tu es devenu »

Alors à toi jeune Samia ou quel que soit ton nom , je le dis : tes ancêtres du bled qui tiraient péniblement leur eau d'un puits et mes ancêtres à moi qui se courbaient des heures durant pour tailler une vigne quelque part du côté de Sète, puis pour en  cueillir les grappes , au moins qu'ils n'aient pas trimés pour rien.

Laisse-toi abreuver sans crainte de ce flot de paroles, parfois très anciennes, parfois moins, sacrées ou non, qui ont porté depuis l'origine des temps cette pensée humaine que nous avons tellement en commun que l'ensemble de ses trouvailles, de ses élans, de ses merveilles s'appelle "les humanités".

Aujourd'hui, le président d'une droite sans outrances et sans complexe, ou plutôt sans outrances et avec beaucoup de complexes dont celui du type pas cultivé qui a précipité avec la complicité de feu Descoings la chute de ce fleuron français envié de par le monde, la culture classique, n'est plus. Triste fin de carrière pour qui avait porté de si grands espoirs. Et peut-être paradoxalement l'héritier de mai 68 revu et corrigé par un président écrivain  et cultivé qui lui succédera rétablira-t-il dans sa pleine dimension cette culture méprisée.

Oui peut être sera-t-il plus facile d'enseigner la culture sous la gauche institutionnelle que sous la gauche idéologique portée par cette droite gaullo-coco qui instaura, via l'ambigu Malraux, les maisons de la culture ….

Peut-être même, rêvons un peu,  reconnaîtra-t-on alors ces « bienfaits de la colonisation » malgré tout décrétés par la gauche instruite et idéaliste de la 3 eme République .

Alors Samia, Fatia, Dabia et les autres n'auront plus d'excuse toute prête à leur paresse. Alors peut être enfin l'intégration pourra-t-elle se faire. Dans la joie d'une culture partagée.

 

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