Chevalier

Le duel télévisé de mercredi soir entre les deux candidats à la présidence de la République française nous fait remonter bien des siècles en arrière, aux époques où les joutes pour le pouvoir n’étaient pas seulement oratoires. Ce combat pour le pouvoir a sans doute laissé un goût amer à beaucoup de ceux qui l’ont regardé. Non pas que la lutte soit à proscrire dans une démocratie, mais parce qu’il y a manière et manière de chercher à terrasser ses rivaux. 

Au moyen âge, alors que la démocratie grecque n’était même plus un souvenir, et que la démocratie moderne n’effleurait pas les esprits, on se battit beaucoup pour le pouvoir. De vraies batailles, avec leur lot de morts, de blessés, de destructions, d’horreurs. La haine, la traîtrise, le sadisme, le mépris des petits broyés par les querelles des puissants, connurent de belles heures. Des princes de l’Église participèrent aux atrocités. Mais les disciples de Jésus cherchèrent un moyen pour limiter le carnage et introduire un peu d’humanité. Il y eut la trêve de Dieu ; il y eut surtout la chevalerie.

Le cheval était alors un attribut et un instrument du pouvoir. Le soldat aristocrate, celui qui se battait pour gouverner un fief, grand ou petit, était un cavalier. Des femmes, des clercs et des trouvères eurent une idée de génie : chercher à métamorphoser ces cavaliers en chevaliers.

Certes, beaucoup de chevaliers furent des soudards dont la noblesse n’était qu’un droit sur des terres. Mais la chevalerie fut surtout une éthique, et c’est pour cela qu’elle acquit une renommée. La chevalerie est l’éthique du combattant qui vit (et meurt) dans la sphère du pouvoir. Le chevalier digne de ce nom est un soldat dont la noblesse principale est celle du cœur. Un soldat qui se bat par amour – celui d’une femme, d’une terre, d’un peuple, ou de Dieu. Un homme d’honneur qui tient ses engagements, qui fait passer son devoir avant ses intérêts.

L’image d’Épinal de la chevalerie, à savoir la défense de la veuve et de l’orphelin, schématise une réalité complexe, mais elle indique la bonne direction. Un chevalier ne cherche pas à triompher pour son plaisir personnel, mais pour servir le bien commun, et plus particulièrement pour protéger ceux que les puissants oppriment le plus facilement. S’il doit manier l’épée avec dextérité, ce n’est pas pour devenir maître de ses semblables, pour asservir, mais pour libérer, pour faire régner l’ordre et la justice qui donnent à tous les hommes une chance de s’épanouir.

Nos démocraties sont moins différentes de l’Europe médiévale qu’on ne pourrait le penser de prime abord. Certes, la violence physique est moins présente au quotidien mais, sans remonter aux deux guerres mondiales, elle est loin d’être éradiquée. C’est pourquoi les hommes d’armes restent nécessaires, et pourquoi ils ne doivent pas être seulement d’excellents professionnels mais aussi les porteurs d’un idéal. Nos officiers doivent être des chevaliers.

Mais la violence prend bien d’autres formes – nous l’avons constaté hier soir sur nos écrans. L’affrontement est omniprésent dans nos démocraties. Et ce n’est pas systématiquement un mal : confronter des idées, défendre ses convictions, peut être la meilleure des choses. Nous avons à nous battre, et pas seulement contre la nature, également contre d’autres hommes. La question est : comment se battre sans perdre son âme ?

La chevalerie est essentiellement un essai de réponse à cette question, une tentative pour trouver ce qu’est le « bon combat » dont parlait l’Apôtre. Il s’agit d’abord de se battre sans haine. Plus facile à dire qu’à faire ! Et puis l’adversaire est souvent traité comme un ennemi contre lequel tous les moyens sont bons : fourberie, techniques visant à humilier, à faire souffrir – on ne torture pas que des prisonniers. Un chevalier refuse de se comporter ainsi ; il se bat « à la loyale », ce qui peut constituer un handicap face à un adversaire retors ; il respecte ceux qu’il combat ; il se protège contre la jouissance malsaine que procure la déconfiture de l’adversaire. Il sait qu’une victoire mal acquise est comme tout autre bien mal acquis : elle ne profite qu’en apparence à la bonne cause – en réalité, elle la dessert. Et inversement, quand « tout est perdu, fors l’honneur », les vaincus peuvent se métamorphoser en vainqueurs : le mystère de la Croix est là pour nous le rappeler, ainsi que l’adage selon lequel le sang des martyrs est semence de chrétiens.

Bref, les luttes électorales qui se déroulent non seulement dans notre douce France, mais aussi aux États-Unis et dans bien d’autres pays, ne font que renforcer ma conviction : notre monde a le plus grand besoin de voir se développer une véritable chevalerie du XXIe siècle. 

 

Jacques Bichot, membre de l’ordre équestre du Saint Sépulcre de Jérusalem