Cet été www.libertepolitique.com rencontre les députés de l’opposition et tente de comprendre avec eux la nouvelle donne politique, les leviers de pression et les moyens d’action à sa dispositon. Cette semaine, entretien avec Marc Le Fur, député des Côtes-d'Armor, vice-président de l'Assemblée nationale et membre de la commission des finances.
Transcription de l’interview vidéo :
Quel regard portez-vous sur le quinquennat à venir ?
C’est un quinquennat qui sera dominé par une majorité qui n’est pas celle que j’ai soutenu, par un président qui n’était pas celui que je soutenais. Il n’empêche qu’ils ont désormais les moyens de gouverner. Tous les pouvoirs. C’est une première même dans l’histoire de la République. L’Assemblée, le Sénat, les grandes collectivités, les grandes mairies. Objectivement, l’essentiel de la presse, les organisations syndicales, para-syndicales. Donc tous les moyens. Donc ils assumeront une politique qui est la leur. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on ne voit pas apparaître cette politique. Nous sommes réunis actuellement en session extraordinaire. Nous avons voté un texte, pratiquement le seul texte de cette session extraordinaire. Ce texte a pour objet essentiel de défaire ce qui avait été fait par Nicolas Sarkozy et par le gouvernement de François Fillon. Sur les heures supplémentaires, sur les avantages donnés aux familles à l’occasion des successions. Sur tout ce qui peut tourner autour de l’intéressement. Un sujet pourtant majeur et en particulier pour tous ceux qui se placent dans la tradition de rapport-capital-travail etc … On défait, on détricote la TVA antidélocalisation, un moyen que nous avions mis en place pour faire en sorte que les produits importés concourent également à payer notre protection sociale. Donc tout cela est en train d’être détruit mais je ne sais pas ce qui va être mis à la place. Beaucoup de verbe. On le constate également dans le rôle joué par M. Montebourg actuellement. Il donne le sentiment d‘aborder de front bien des sujets, évoquant bien des sujets. Qu’est ce qui se passe concrètement ? Je suis confronté à une entreprise qui s’appelle Doux. J’admets : les difficultés ne sont pas récentes. Mais je ne sais pas concrètement ce que fait le gouvernement. Je ne sais surtout pas ce qu’il met sur la table en terme de participations et de moyens publics pour sauver les emplois – il y a quand même 1500 salariés en jeu – et, pour sauver les agriculteurs qui sont les sous-traitants, les fournisseurs de cette entreprise qui exporte la majorité de nos poulets vers le Moyen-Orient. Voilà donc un gouvernement qui a tous les moyens, qui pour le moment n’use pas de ces moyens, me semble-t-il, pour déterminer les lignes d’une politique et pour nous dire ce qu’il va faire durant les cinq années à venir.
Selon vous, est-ce un déficit de communication de la part du gouvernement ou un déficit de propositions ?
C’est un déficit de fond. Le vrai sujet, c’est que toute cette campagne a été bâtie sur un déni. Le déni de la crise. Cette crise, elle n’est pas vraiment mondiale, elle est européenne. Elle est liée à un certain nombre de pays européens qui doivent se remettre en cause parce qu’ils sont confrontés à la concurrence mondiale. Ils doivent remettre en cause un certain nombre de réalités existantes pour mieux sauver notre système, en particulier de protection sociale. Remettre en cause l’excès, les abus de dépenses publiques. Nous nous sommes shootés en quelque sorte à la dépense publique pendant des années. Il faut remettre en cause cela. C’est ce que proposait Nicolas Sarkozy : remise en cause pour sauver le système. Aujourd’hui, du fait de ce déni, il n’y a pas de remise en cause. Au contraire, on nous dit “On va recruter force enseignants, force personnel dans l’éducation nationale”. Pourquoi pas, mais où va-t-on faire des économies ? On voit bien que la défense va énormément souffrir. Mais est-ce très bon dans ce monde incertain que la défense devienne la variable d’ajustement ? Tout cela suscite pour moi un certain nombre de questions, d’interrogations. Le propre d’une Politique, c’est de définir une ligne cohérente, exigeante, en définissant aussi une pédagogie pour expliquer cette ligne. Je vois l’habileté des dirigeants, je vois leur capacité à manœuvrer à court terme. Tout cela de manière assez remarquable. Je ne vois pas de ligne politique permettant de nous dire : “voilà ce qui se passera en France dans les cinq ans à venir”.
Vous évoquiez la crise européenne, on a beaucoup parlé dans l’analyse de cette crise du déficit de compétitivité de la France, est-ce que vous ne craigniez pas justement que les mesures fiscales annoncées par le gouvernement soient encore un frein à cette compétitivité et selon vous, que faudrait-il faire pour la relancer ?
Là aussi, déni. Déni de la part du gouvernement. Nous savons, tous les économistes le savent : il y a en France un surcoût du travail. C’est une situation très paradoxale parce que les salaires sont faibles. Il n’empêche que pour les entreprises, le travail coûte cher. Pourquoi ? Parce qu’entre les deux il y a des charges salariales, patronales qui sont fortes. Je crois qu’il faut s’interroger là-dessus. Nous avions une solution qui était partielle peut être, mais qui avait le mérite à la fois de poser des questions et de résoudre une partie du problème. C’était de faire en sorte que nous réduisions les charges pesant sur l’emploi, l’impôt sur l’emploi, et en contrepartie, nous augmentions la TVA de façon à ce que les produits importés paient un peu plus. C’est une bonne chose. Le tiers de notre consommation, ce sont des produits importés. Ces produits importés ne paient pas l’impôt sur le revenu, ne paient pas l’impôt local, ne paient pas l’impôt sur les sociétés, ne paient pas les charges sociales. Donc ce n’est pas illégitime qu’à un moment donné, dans un monde qui est ouvert, dans un monde où le commerce international est déterminant, qu’un tiers de nos produits soient importés, un tiers de ce que nous consommons. Ce n’est pas anormal que ces produits importés, d’une manière ou d’une autre, payent, concourent au maintien de notre organisation à laquelle nous sommes attachés, organisation fondée sur la protection des plus faibles lorsqu’ils sont malades, lorsqu’ils sont vieux, lorsqu’ils sont handicapés. C’est ça la réalité. Et je constate que tout cela est nié à ce stade.
D’un autre côté, on voit bien que le gouvernement a tendance à augmenter les prélèvements. Dernier fait en date : ils ont fait sauter l’exonération des heures supplémentaires. Vous aviez été très impliqué dans ce dossier, pourriez-nous nous en dire un peu plus ?
J’ai été effectivement très impliqué parce que j’y suis très sensibilisé. La circonscription où je suis élu est une circonscription essentiellement ouvrière, où beaucoup d’ouvriers bénéficient d’heures supplémentaires. Les heures supplémentaires, pour les ouvriers, c’est l’occasion de payer la voiture, de payer la maison, d’avoir quelque chose qui sort un peu du quotidien en quelque sorte. C’est vrai qu’ils ne remettent pas directement en cause les heures supplémentaires. Mais, de fait, ils les mettent en cause parce que, si nous avons développé les heures supplémentaires, c’est parce qu’il y avait un encouragement à les développer en terme de charges patronales –plus encore en terme de charges salariales - et aussi en terme de fiscalité. J’ai des exemples très concrets : un salarié de l’agroalimentaire, à un peu plus que le smic, qui fait 4h supplémentaires par semaine –ce qui n’est pas énorme objectivement-, il va perdre dans l’année plus de 1000 euros entre les cotisations sociales et les impôts. Voyez que ce n’est pas satisfaisant.
En marge de cette politique fiscale, il y a un certain nombre de sujets de société qui sont abordés par le gouvernement et par François Hollande. Il a notamment parlé récemment d’un débat public sur l’euthanasie. On sait qu’à l’automne il y a un projet de loi prévu sur le mariage et l’adoption pour les homosexuels. Il a aussi parlé, pendant la campagne, de la libéralisation de la recherche sur l’embryon. Des projets de loi très progressistes en quelque sorte, et en même temps qui ne coûtent pas grand chose. Comment l’opposition peut-elle s’organiser sur de tels sujets ?
Dans ma campagne, j’ai été extrêmement clair. Dans mes documents de campagne, dans mes réunions, j’ai dit très clairement que je voterai contre tout ce qui peut s’apparenter à une forme d’euthanasie et que je voterai contre le mariage entre personnes de même sexe et, a fortiori, l’adoption d’enfants. Les choses sont pour moi extrêmement précises. Il ne s’agit pas de débats mineurs et secondaires. Il s’agit de débats essentiels. Ma crainte, c’est que la gauche, qui très vite va se trouver dans une impasse économique et sociale, va vouloir susciter des écrans de fumée, ne serait-ce que pour que d’autres débats apparaissent en opinions. Il est à craindre que, dès l’automne, en tout cas en 2013, la gauche ne mette en avant ces sujets, précisément pour les raisons déjà indiquées à l’instant. Les choses se préparent. On a vu le président de la République se rendre récemment dans des hôpitaux pour constater que etc … etc … On commence à voir apparaitre aussi des campagnes d’opinions sur ces questions. Il faut que nous soyons très clairs et très déterminés là-dessus. Il faut bien que nous ayons à l’esprit une chose très simple qui n’est d’ailleurs pas spécifique à ces débats. C’est que l’opinion, la vraie opinion, celle de nos concitoyens, est bien différente de celle que véhiculent un certain nombre de medias qui ont autorité sur la place de Paris et qui ne reflètent pas l’opinion, ou qui prétendent la refléter indûment. Pour toutes ces raisons, nous devons être organisés, clairs. Je sais bien que ça peut aussi susciter des débats dans notre famille politique. On le sait bien, ce n’est pas une information que je livre. Mais, en tout cas, avec un certain nombre de collègues, je crois que nous serons nombreux, nous nous efforcerons de défendre la conception qui est la nôtre de l’individu, sa place dans la famille, sa place dans le groupe, de la transmission à l’égard des enfants. Nous continuerons également à défendre l’idée que le propre de la règle, c’est de défendre les plus faibles, et les plus faibles sont aussi ceux qui, au terme de leur existence, confrontés à des difficultés, parfois bien seuls, peuvent à un moment donné, c’est vrai, vouloir en finir et ils doivent être accompagnés. Ils doivent être décemment protégés. Ça, c’est l’objectif que nous nous efforcerons de mener. On avait d’ailleurs eu, il y a de cela plusieurs mois, des débats tout à fait intéressants dans lesquels, je crois, mon point de vue avait su s’exprimer. C’était en particulier sur la question touchant à la recherche sur l’embryon. Ce ne sont pas des sujets pour scientifiques, ce sont des sujets qui touchent à la conception que nous avons de la vie et de l’être humain.
On sait que la gauche a l’habitude de voter comme un seul homme. Est-ce que sur ces sujets vous pensez que l’opposition fera également bloc contre ?
L’UMP, de ce point de vue, est plus partagé que ne l’est le Parti socialiste. Finalement, le fait que ce soit partagé permet aussi à ceux qui, comme moi, sont très attachés à un certain nombre de valeurs, de s’exprimer. Donc je ne vais pas interdire la liberté à mes collègues alors que moi-même je m’autorise cette liberté. Reste à convaincre, reste à expliquer, reste aussi à dire que ce n’est pas un débat uniquement de l’Assemblée. C’est un débat de la société et j’espère que nous ne serons pas seuls à porter ces messages. Que d’autres, en particulier les grandes institutions religieuses d’ailleurs, toutes confessions confondues, sauront exprimer un certain nombre de valeurs qui touchent à la place de l’homme dans la société.
Dans cette opinion publique, quels sont les moyens et les leviers de pression dont disposent les citoyens qui veulent s’exprimer sur ces sujets ?
Retenons que ce n’est pas simplement l’affaire des politiques. C’est l’affaire de l’opinion. On l’a constaté dans bien des cas. Quand le débat cesse d’être caricatural, et cesse d’être rapide, à ce moment là, on retrouve un certain nombre de marges et de possibilités. C’est ce qui s’était objectivement passé dans le premier débat sur la loi Leonetti. On pouvait craindre le pire initialement, rappelez-vous, et puis finalement on était arrivé à une solution, d’ailleurs à laquelle la gauche avait dû en dernière analyse se plier, qui était bien plus proche de nos thèses que les solutions initialement envisagées. Je crois qu’on peut raisonnablement progresser, même si, c’est vrai, c’est difficile. Mais, enfin, si on n’aimait pas la difficulté, on changerait de métier.
Vous êtes vice-président de l’Assemblée nationale et membre de l’UMP, donc membre de l’opposition. Comment, aujourd’hui, l’opposition peut-elle s’organiser face à la gauche hégémonique - vous le disiez tout à l’heure ?
L’Opposition, c’est très simple : c’est indispensable dans la démocratie. La démocratie, c’est certes le pouvoir de la majorité, je l’admets, mais c’est aussi les droits de l’opposition, la capacité à parler pour exprimer une autre opinion, pour critiquer et pour proposer. Voilà ce qu’il appartient de faire. Moi je trouve que l’UMP, en tout cas au niveau du groupe parlementaire, s’est vite organisé et bien organisé sous l’autorité de Christian Jacob. Nous avons été très présent dans le seul débat finalement de cette rentrée parlementaire qui est le collectif comme on dit. On nous a beaucoup entendus, en particulier sur les heures supplémentaires. Je crois qu’on nous a également entendus sur les droits de succession. C’est très bien. Nous ne nous sommes pas non plus laissés piéger par un débat sur l’ISF où nous aurions peut-être été plus en difficulté. Mais, sur les heures supplémentaires, sur les droits de succession, où l’on voit des choses de fond. Les heures supplémentaires c’est quoi ? C’est la reconnaissance du mérite, c’est la valorisation du travail. Les droits de succession, c’est quoi ? C’est la famille, la nécessité de transmettre, la nécessité d’assurer une chaîne des parents vers les enfants qui se traduit aussi par un héritage –le mot héritage n’est pas un mot négatif, c’est un mot positif. Nous sommes, nous, des héritiers et nous espérons en avoir, nous espérons laisser quelque chose, laisser quelque chose de positif. Sur tous ces sujets, nous n’avons pas été discrets ou moyens, nous avons été présents, actifs, les débats ont été longs, intéressants, très construits et très étayés. On a multiplié les exemples, en particulier sur les heures supplémentaires. Le débat sur l’article 2, l’article consacré aux heures supplémentaires, a duré plus de 10 heures. Ça veut dire que nous avions des choses à dire et je crois de ce point de vue que nous avons globalement gagné le débat à l’Assemblée, même si en dernière analyse les votes sont ceux que l’on connaît. On a bien fait comprendre à l’opinion que ce texte n’était qu’un texte négatif : mettre un terme aux réformes antérieures, et aucunement un texte positif. On ne sait pas ce qu’ils veulent faire à ce stade.
On parle beaucoup actuellement de la guerre des chefs à l’UMP. Plus profondément, quelles sont les valeurs aujourd’hui de la droite selon vous ?
Je crois que l’Opposition, de ce point de vue, vit une période peut-être un peu désagréable par ailleurs, mais intéressante. Ça veut dire qu’on doit réaffirmer un certain nombre de valeurs. Valeur de liberté, de responsabilité, valeur d’ordre, valeur de famille. Il n’y a pas que l’individu et l’État. Il y a bien d’autres choses et bien d’autres troupes et en particulier la famille. Tout ça, nous devons le réaffirmer. Il est temps. Je suis convaincu, nous serons écoutés, parce qu’on est dans une situation assez paradoxale où la gauche l’a emporté mais où le tréfonds des valeurs de l’opinion n’est pas du tout celui des héritiers des années 1960 et de 1968. L’opinion est beaucoup plus proche, me semble-t-il, de nos convictions même si en terme politique ça ne s’est pas traduit. Situation donc un peu paradoxale. C’est à nous de le dire mais des valeurs ça ne s’affirme pas en théorie, ça, c’est le travail des intellectuels, ça s’affirme en pratique et concrètement. De ce point de vue, le débat sur les heures supplémentaires, j’y reviens, on y retrouve ces éléments. Il vaut mieux récompenser celui qui travaille que celui qui attend tout de l’assistance, il vaut mieux récompenser celui qui a fait des efforts de formation, de promotion que celui qui s’est contenté d’attendre que les choses se passent même s’il a travaillé. Donc je crois qu’on a là l’occasion, très clairement, d’exprimer des choses, de le dire, même si les votes, hélas, ne sont pas nécessairement favorables.
Propos recueillis par Antoine Besson.










Voilà une opinion très claire sur ce qui se passe en France actuellement. Le système "Hollande", c'est la politique de l'autruche ou "Courage, fuyons !" en matière économique et c'est la porte ouverte aux abus les plus énormes en matière éthique.