A l'occasion d'une conférence HEC organisée par François Martin, Président du Groupement HEC Géostratégies et auteur de Mondialisation sans peur (paru en 2010), Laurent Cohen-Tanugi, membre depuis juillet 2006 du conseil d'administration du think tank Notre Europe, revient sur le contexte géostratégique de la construction de l'Europe et ses enjeux.
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Le propos de Laurent Cohen-Tanugi est très révélateur de ce travers propre à l’intelligentsia « européiste » qui consiste à méconnaître l’importance de la nation et par suite à négliger de faire la critique politique du projet d’union conçu il y a 20 ans à Maastricht, qui présente en fait la même lacune.
Voir le commentaire en entier1° Ainsi Laurent Cohen-Tanugi ne dit pas que la dynamique européenne n’est pas parvenue à faire émerger un nouvel espace politique européen intégré. De Gaulle a eu raison sur Jean Monnet… On a en Europe un espace commercial, un espace économique, un espace monétaire, un espace juridique intégré, jusqu’à un certain point un espace social, fiscal... mais l’on n’a toujours pas d’espace politique. La forme politique qu’est la nation est toujours indépassée et indépassable. Il en est d’autant plus ainsi que nous avons été rejoints par des pays dont la société politique nationale a été malmenée et dominée par un empire totalitaire, l’URSS ; ces pays n’ont nullement envie de renoncer à leur identité pour se soumettre à un nouvel empire européen, fût-il l’empire du droit proclamé à Luxembourg ou à Strasbourg…
2° La « crise de sens » qu’évoque M. Cohen-Tanugi, à juste titre, est en fait due à l’épuisement d’un projet fédéraliste européen qui a échoué. L’union douanière, le marché unique, la monnaie unique, ça ne crée pas un « patriotisme européen », ça ne rapproche pas les peuples comme on l’avait cru autour des institutions de l’Union européenne qui ne sont que des organes de gouvernance.
3° Il est révélateur que M. Cohen-Tanugi se félicite que « les marchés » suppléent la volonté politique défaillante des gouvernements pour imposer plus de gouvernance économique. Mais il se trompe s’il s’imagine que les marchés vont imposer le fédéralisme dans une union de près de 30 membres devenue complètement hétérogène. On aurait pu concevoir une forte intégration politique entre les 6 fondateurs, et encore… Elle est exclue depuis l’entrée du Royaume-Uni et encore plus s’il s’agit d’associer des pays d’Europe du Sud, des Scandinaves, des Slaves, ou des Balkaniques. Les Etats-Unis d’Europe, exit…
4° A la différence de M. Cohen-Tanugi, je ne crois pas qu’il sera possible de relancer le projet européen si l’on fait l’impasse 1° sur l’attachement des Européens à la nation (attachement que M. Cohen-Tanugi taxe faussement de nationalisme) et 2° si l’on ignore que le projet européen n’est pas fondé sur Mammon, l’argent (l’euro), la finance, le commerce… mais sur un patrimoine culturel d’origine chrétienne. Il est révélateur que M. Cohen-Tanugi passe complètement sous silence la dérive libertaire des démocraties libérales européennes, amplifiées par les institutions européennes. L’Europe s’effondre sur elle-même, pas seulement par la démographie, mais surtout par l’éthique.
5° J’ajoute un dernier commentaire qui concerne l’intelligentsia israélite française à laquelle appartient M. Cohen-Tanugi même s’il est politiquement incorrect. Il est parfaitement compréhensible et légitime que cette intelligentsia, unanimement, soit favorable au projet d’intégration européenne, dans la mesure où tout le dessein européen depuis les Pères fondateurs a consisté à unir les pays du continent dans un projet communautaire propre à empêcher tout retour aux nationalismes européens dont les juifs européens ont particulièrement fait les frais. Mais cette tendance naturelle risque de conduire les intéressés à méconnaître la permanence, la pérennité et surtout la légitimité du fait national en Europe. Or l’Europe de Bruxelles, par penchant idéologique, est allée trop loin dans la négation, le mépris, sinon l’abaissement du moins le refoulement de la nation. Les débats au parlement européen, qui sur ce point se comporte parfois comme un vrai soviet suprême (j’en veux pour preuve la médiocrité le récent lynchage de la Hongrie à Strasbourg) sont de ce point de vue consternants. Cette Europe alors perçue comme anti-nationale et cosmopolite, donc comme le moulin de la mondialisation, provoque et provoquera une remontée du nationalisme et de la xénophobie. Je crains que l’intelligentsia israélite ne perçoive pas bien que le populisme en Europe n’est pas seulement la conséquence de la crise européenne mais aussi de l’idéologie anti-nationale propagée dans les institutions européennes et les milieux d’élite favorables à une intégration dont ils sont tendance à être les principaux bénéficaires, comme M. Cohen-Tanugi dans ses activités professionnelles... On est très loin du terrain européen sinistré dont M. Cohen-Tanugi ne parle pas beaucoup... Que les intellectuels israélites fassent attention de ne pas jeter le bébé (la nation) avec l’eau du bain (le nationalisme). Je le dis d’autant plus nettement que, vis-à-vis de l’Etat d’Israël, il faut déplorer que l’Europe "européiste" fasse la même erreur : elle mésestime complètement la puissance et la légitimité du fait national israélien : Israël est devenu un Etat nation au moment où l’Europe commençait à se déprendre de la nation…
Interview très décevant. La conclusion de Laurent Cohen-Tanugi est symptomatique : "la seule finalité de l'Europe, c'est de compter dans la mondialisation". On a compris qu'il s'agissait de compter sur le plan économique. A aucun moment l'orateur ne se pose la question du pourquoi les deux handicaps de l'Europe : la croissance faible et la démographie vieillissante ("inéluctablement", dit-il) de l'Europe.
Voir le commentaire en entierIl regrette le "manque de vision commune et de projet commun européen". On imagine que, si on lui demandait une vision commune sur les valeurs, l'orateur penserait que c'est "hors sujet". D'ailleurs il évoque "les valeurs que nous défendons : la démocratie et le marché". Tout est dit ! Tout cela manque d'envolée et de recul sur les vraies problèmes. Pour tenir son rang, il faudra bien que l'Europe ait des vraies convictions sur la valeur de la personne humaine. Or la vraie finalité de l'Europe devrait être d'être la référence mondiale en matière de respect de la dignité de la personne humaine.
Tant qu'il y aura des Français patriotes, nous nous battrons contre cette vision de l'Europe intégrante et fédérale. La mondialisation est un phénomène bien plus ancien que cela ; l'argument de son émergence qui rend l'Europe fédérale indispensable ne tient donc pas. Vive la France !