Cet été www.libertepolitique.com rencontre les députés de l’opposition et tente de comprendre avec eux la nouvelle donne politique, les leviers de pression et les moyens d’action à sa dispositon. Cette semaine, entretien avec Jean-Frédéric Poisson, député des Yvelines, membre de la commission des lois de l'Assemblée nationale.
Transcription de l’interview vidéo :
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le quinquennat à venir ?
C’est un quinquennat qui sera difficile. D’abord parce que la situation économique dans laquelle se trouve le pays est grave et qu’à mon sens nous n’avons pas encore connu ni vu toutes les difficultés auxquelles nous allons devoir faire face. Et, plus encore, sur un plan plus politique cette fois-ci, la majorité qui vient d’arriver à l’Assemblée nationale, désormais épaulée depuis septembre dernier par une majorité au Sénat, s’apprête à faire rentrer dans les lois un certain nombre de dispositions qui sont d’un point de vue sociétal symboliques ou extrêmement graves. Donc la conjonction des deux me porte à tirer deux hypothèses. Première hypothèse : je ne crois absolument pas que les mesures socio-économiques prises actuellement par le gouvernement ou qu’il s’apprête à prendre soit de nature à redresser notre pays. Deuxième hypothèse : puisque le redressement ne s’annonce pas, il faudra que la majorité satisfasse ses électeurs et ses propres membres. Et donc je pense qu’elle sera amenée à donner satisfaction à son électorat et à ses membres bien davantage sur les sujets de société en tentant de faire oublier les raisons pour lesquelles le redressement économique n’est pas venu. C’est la raison pour laquelle je crois que le pays est doublement en danger. Nous nous apprêtons à traverser cinq années un petit peu difficiles.
Il est beaucoup question actuellement des mesures économiques du gouvernement et, dans le même temps, on voit bien que se prépare un agenda pour la rentrée sur les questions de société. Récemment, François Hollande a annoncé un grand débat public sur la question de l’euthanasie. Dans son programme, déjà, il était question de le légaliser. Comment aujourd’hui peut-on se positionner contre l’euthanasie et empêcher sa légalisation. Quels sont les moyens à votre portée ?
D’abord, il faut que les parlementaires fassent leur métier. Puisqu’ils sont représentants de la Nation, ils sont donc là pour porter la voix de ceux qui sont opposés, et ils sont très nombreux, à quelque légalisation de l’euthanasie que ce soit et quel que soit sa forme. Cela étant dit, nous sommes un certain nombre à penser que le débat est suffisamment grave pour qu’il soit porté devant l’ensemble de l’opinion publique et j’ai en souvenir ce qui a été fait par la majorité précédente sur la bioéthique et l’organisation des fameux états généraux dans les années 2008-2009. Ces états généraux, c’était une suite de réunions très participatives largement ouverts à tous ceux qui voulaient y prendre part avec des ateliers, des groupes de travail, des conclusions, une restitution officielle portée par le gouvernement. Ça avait permis à beaucoup de personnes qui ne sont ni des spécialistes ni engagés dans ce type de combat, ou d’action, de prendre la parole, de se faire entendre et puis de dire leurs sentiments. Dans ce mouvement bien sûr, il y a des conclusions des états généraux avec lesquelles, à titre personnel en tout cas, je ne pouvais pas être d’accord. Mais on s’est rendu compte que, d’abord, les Français étaient très attachés à pouvoir parler de ces sujets. Et, deuxièmement, qu’il restait dans le fond du pays une forme de solide bon sens qui laisse augurer de quelques échanges assez vifs parfois avec ceux qui voudraient légaliser l’euthanasie ou en faire une pratique légale ou normale du corps médical. En conclusion, je crois que tout le monde a intérêt à ce que le débat quitte la propre sphère parlementaire pour irriguer l’ensemble de la société française et je pense que, pour répondre à votre question très directement, le parlementaire que je suis a deux missions : la première est de dire à quoi il croit, et je le ferai, et la deuxième c’est de faire en sorte que le débat déborde largement dans l’opinion publique et donc nous avons aussi la responsabilité de prendre d’une certaine façon l’opinion à témoin et de faire en sorte qu’elle puisse participer de manière organisée à ce débat. C’est pourquoi je serai amené certainement à la rentrée à solliciter officiellement le gouvernement pour qu’il organise un débat public et qu’il le porte devant l’opinion de manière à ce que tout ça soit partagé.
Vous avez évoqué les états généraux de bioéthique. On a beaucoup dit à propos des lois fiscales récentes que le gouvernement actuel détricotait ce qui avait été fait pendant l’ancien quinquennat. On a l’impression à propos de la libéralisation de la recherche sur l’embryon que c’est un peu la même chose qui va être faite dans le domaine bioéthique. Comment s’organiser sur ce point là pour ne pas perdre ce qui a été difficilement acquis précédemment ?
Même premier temps de réponse que précédemment. La première chose c’est que les parlementaires fassent leur métier et que les représentants de la Nation représentent la Nation. Nous sommes là pour ça et nous sommes un certain nombre à être très déterminés dans ce sens. Deuxièmement, et pour compléter un peu ma réponse à la question précédente, il me semble que chacun doit se sentir sondé à prendre la parole sur ces questions. Un des grands progrès de ces états généraux de la bioéthique, c’est que tout le monde a pu comprendre que ce ne sont pas que des questions réservées aux spécialistes ou à des experts. Bien sûr ce sont des sujets compliqués, difficiles et sur lesquels la clairvoyance parfois demande un peu de travail comme d’ailleurs sur beaucoup d’autres questions. Néanmoins on a le droit de venir avec son propre trésor personnel si je puis dire et on a le droit de ne pas avoir passé 15-20 ans de sa vie à étudier ces questions là, donc de ne pas être un expert. Mais on demande aux citoyens de participer au débat comme citoyens et donc, sur cette évolution qui est en tout cas envisagée par le ministre de la recherche actuellement, sur la recherche sur l’embryon, que tous ceux qui veulent dire quelque chose sur cette question 1) le disent 2) qu’ils prennent part à l’ensemble des prises de parole qui seront organisées formellement ou pas dans le pays et 3) qu’ils exhortent ceux qui devraient parler, à parler. Parce que j’ai en mémoire une magnifique phrase d’Edmund Burke qui était un essayiste irlandais du XIXème siècle et qui disait : « la seule chose nécessaire au triomphe du mal est l’inertie des gens de bien ». Si les gens de bien, quels qu’ils soient, les gens de bonne volonté comme on dit par ailleurs dans quelques prières, veulent bien se mobiliser et prendre la parole et faire en sorte que ce qu’ils ne veulent pas, ne se fasse pas, je crois que la tâche sera plus facile pour tout le monde. Je crois qu’il y a un moment où l’ensemble du corps social, l’ensemble de ceux qui veulent dire quelque chose puisse le faire. Ils doivent le faire. Ça devient une forme de devoir citoyen que de prendre la parole sur ces questions là.
La gauche est réputée pour voter comme un seul homme. Vous insistez beaucoup sur le rôle des parlementaires. Est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui la droite est prête à faire bloc sur ces sujets là ?
C’est difficile à dire. Je ne suis d’ailleurs pas certain que la gauche vote comme un seul homme. D’ailleurs on l’a vu dans les récents débats. C’est plus bigarré que cela. Le propre des majorités plurielles c’est qu’elles son plurielles y compris quand il faut voter donc il y a aussi une forme de diversité dans le camp d’en face. C’est d’ailleurs tout à fait naturel sur les questions qui touchent presque à l’intime des convictions personnelles et qui sont des sujets de conscience aussi. Je ne suis pas du tout certain qu’il y ait une majorité à gauche monolithique sur la question de l‘euthanasie par exemple ou sur d’autres questions qui touchent à la bioéthique. Cela étant dit, ce qui est vrai à gauche est vrai à droite aussi. Il est vrai qu’il y a toujours eu dans la droite française une aile si je puis dire plus libérale qui envisage ces sujets d’une manière différente de la façon dont par exemple quelqu’un comme moi l’envisage. Je ne suis pas certain qu’il y aura sur tout ces sujets un bloc monolithique, sûrement pas, qui affronterait un autre bloc, qui n’est pas monolithique non plus, dans le cadre du débat parlementaire. Mais ce n’est pas grave : de toute façon le phénomène majoritaire jouera, par définition. Il y a traditionnellement dans la majorité une discipline de vote plus importante et plus ferme que dans l’opposition. On verra bien quelle forme prendront les discussions dans le pays et la résonnance qu’auront ces discussions dans les hémicycles du Sénat et de l’Assemblée nationale. En attendant, quelque soient les positions prises par l’ensemble de mes collègues du groupe UMP ici ou au Sénat, il faut travailler et puis faire en sorte d’apporter dans le débat des éléments de discernement pour tous ceux qui s’y intéressent.
Autre sujet de société qui est très actuel : on parle beaucoup du mariage et de l’adoption pour les homosexuels. C’était un des thèmes de campagne de François Hollande également. Une loi est prévue à l’agenda pour l’automne. Encore une fois, face à l’hégémonie de la gauche, est-ce qu’il y a une place dans le débat public pour une vraie réflexion sur les fondements de la famille ?
Oui. Il y a d’autant plus de place que nous avons contribué à ce qu’elle se fasse. La place ne se fait pas toute seule et le débat n’est pas une abstraction. Il y a débat à partir du moment où ceux qui veulent parler parlent. S’il est une chose à dire à ceux qui nous regardent, nous écoutent ou nous lisent, c’est de les exhorter à prendre leur part de ces échanges et de ce débat public, à rencontrer leurs élus, à rencontrer leurs clercs, à rencontrer leurs associations, à parler autour d’eux, à communiquer avec les supports numériques de communication qui maintenant permettent à chacun d’être son propre média, si je peux dire. Il faut que tout ça se fasse et cette place là sera faite par les contributions ou l’énergie déployées par ceux qui souhaitent que tout ce débat sur les fondamentaux de l’institution familiale se tienne. Maintenant, encore une fois, sans préjuger du résultat des courses, il est clair qu’il va falloir affronter comme vous dites une majorité qui est très déterminée sur cette question, davantage d’ailleurs à mon avis sur la question du mariage que sur la question de l’adoption parce que ce sont deux sujets qui ont l’un et l’autre une résonnance bien différente dans l’opinion et dans les esprits, à gauche comme à droite du reste. Je ne sais pas quel sort prendra ce débat ; je suis, encore une fois, plus inquiet sur le mariage que sur les questions d’adoption. On aura sans doute d’autres occasions d’avoir ces échanges mais il y a un impact sur toute l’architecture de la filiation par exemple et surtout le droit civique, ce qui n’est quand même pas rien. Le mariage n’est fait que pour protéger le lien qui existe entre la mère et ses enfants, sur le plan du droit je veux dire. Donc tout ça, quand même, est très difficile, prendra beaucoup de temps, beaucoup d’énergie et nous n’avons pas l’intention d’accélérer ces choses là. On prendra le temps qu’il faut. Aidés par tous ceux qui veulent prendre part à ces débats, soutenus par eux s’ils le souhaitent aussi. Nous serons en mesure de mener au Parlement les combats parlementaires qu’il faut mener. Après, nous ne sommes pas nécessairement non plus facilement, partout à la fois, en même temps que dans le parlement. Donc il va falloir que, localement, chacun prenne sa part à cette question.
Par rapport à l’opposition et à la droite en générale. Au-delà de la guerre des chefs actuelle, Jean-François Copé a lancé une réflexion sur les valeurs. Quelles valeurs peuvent unifier la droite et la guider dans sa politique d’opposition ?
Ça c’est une grande question. Si j’en juge aux documents qui ont commencé à sortir de cette réflexion, je pense que sur une certaine forme d’idée du respect de la dignité personnelle, de sa liberté et de sa responsabilité, il y a un socle qui est tout à fait commun. Là-dessus, il n’y a pas d’interrogations sur les raisons pour lesquelles ceux qui se trouvent dans la grande famille de la droite parlementaire s’y trouvent parce que c’est un certain nombre de choses que nous avons en partage. Ensuite, tout est question de signification des mots. Car derrière ces grands mots de dignité, de liberté, et de responsabilité on peut faire varier les curseurs de manière à ce qu’ils n’aient pas nécessairement la même résonance dans tous les esprits. Je suis convaincu qu’il faut entendre la dignité de la personne comme l’obligation de la respecter depuis sa conception jusqu’à sa mort naturelle. Un certain nombre de mes collègues n’ont pas cette extension de la vision de la dignité de la personne. Il faut composer avec tout cela. Deuxièmement, je crois que, malgré tout, il y a à droite une certaine forme d’attachement à ce qui fait une certaine forme de tradition occidentale, si je peux dire ça rapidement. Je veux dire par là que le respect des institutions, la place de la famille et la transmission aux générations qui viennent, une certaine forme de pondération dans les réformes qu’on aménage. Tout ça fait partie aussi non pas forcément d’un socle de valeurs mais en tout cas d’une forme de comportement que nous avons en partage, qui peut aussi déterminer une ligne de fracture par rapport à la majorité actuelle. A la fin du compte, ce qui fait de plus en plus la différence entre la gauche et la droite me paraît être assez simple à formuler ; c'est-à-dire que, d’un côté, il y aurait ceux qui considèrent que la volonté humaine n’a pas le droit de tout faire et qu’elle est limitée par l’existence d’ un ordre qui lui échappe –et cet ordre, il vient au fond de la nature humaine- et quelles que soient les circonstances nous sommes convaincus que l’on ne peut pas supprimer la propriété privée, empêcher les personnes de fonder une famille, empêcher les parents d’éduquer leurs enfants, un certain nombre de choses comme ça qui sont d’ailleurs assez proches de ce que le pape Pie XII énonçait comme les droits fondamentaux de la personne dans ses discours de Noël. En face, à gauche, j’ai l’impression que toutes les limites à la volonté humaine sont perçues comme des limitations de la liberté et, donc, une entrave à l’expression épanouissante de sa condition. C’est la raison pour laquelle la gauche considère la transgression, non pas comme un problème, mais comme une solution. Je pense que si on regarde l’ensemble des sujets qui vont nous être soumis à travers ce prisme, il me semble que nous avons là une ligne de fracture qui est assez intéressante pour lire les événements qui vont se dérouler –ce n’est pas ce que je souhaite mais c’est probable- dans les mois et les années qui viennent. Donc, si jamais on pouvait avoir à la fois en partage ces trois principes que sont le respect de la dignité, de la liberté, de la responsabilité humaine, d’un côté, et une forme de comportement respectueux des traditions occidentales de l’autre coté, avec la conscience que, tout libre qu’il soit et quelle que soit sa puissance –et elle est grande-, l’homme ne peut pas tout faire sur cette Terre. Si on peut se rassembler déjà là-dessus, ce serait déjà pas si mal et on a de quoi, avec ça, nourrir un certain nombre de bagarres de manière assez dense.
Propos recueillis par Antoine Besson










Excellent article. J'adhère totalement aux réponses faites par Monsieur le Député aux questions de Liberté Politique. Il faut que le peuple catholique et au-delà se mobilise derrière nos élus nationaux pour faire entendre notre voix et entraîner derrière nous la majorité silencieuse qui par son bon sens peut modifier les projets de la majorité actuelle. Souvenons-nous de notre combat pour l'école catholique sous le septennat de François Mitterrand. Bien amicalement Jean-Caude Besnard.