Parmi les nombreux intellectuels qui tentent de mettre en garde les opinions occidentales contre leurs erreurs d’appréciation par rapport à l’islamisme, et le piège dans lequel nos peuples s’enferment en ce moment peu à peu, le Père Henri Boulad n’est pas le moindre. Jésuite égyptien né à Alexandrie,  ancien professeur de théologie au Caire et ancien provincial des Jésuites du Proche Orient, il a écrit une trentaine de livres. Il a écrit au Pape Benoît XVI en 2009, pour demander rien moins qu’une réforme théologique et catéchétique, une réforme pastorale et un renouveau spirituel. Très au fait des questions de l’islam évidemment, il est aussi sensible au dialogue des religions et aux aspirations des peuples qu’il est critique vis-à-vis des fondamentalismes religieux. Ce n’est donc pas n’importe qui, et c’est aussi un homme profondément au fait de la question, et légitime pour nous donner son avis.

Il est donc d’autant plus intéressant de visionner l’interview qu’il a donnée pour France 24 en Juillet 2012, interview qu’il est d’ailleurs utile de rapprocher de deux autres documents vidéo que nous avions déjà publiés, l’un étant la conférence donnée au Sénat en Janvier 2010 par Alain Chouet, ancien Directeur du Renseignement et de la Sécurité de la DGSE, l’autre un petit extrait d’un discours de Gamal Nasser, ancien Président égyptien, sur la question du voile.

Tout d’abord, Henri Boulad nous précise l’origine du « blocage » de la pensée musulmane, au Xème siècle, avec les trois « refus fondamentaux », celui instituant l’origine incréée du Coran (donc l’impossibilité d’interprétation), la primauté des versets médinois (ceux appelant à la guerre) sur les versets mecquois (versets mystiques et ouverts), et enfin l’interdiction de réfléchir sur le Coran et sur la religion. En disant cela, Henri Boulad  clarifie profondément la question primordiale que l’on se pose communément par rapport au caractère totalitaire ou non de l’islam sunnite, puisqu’il montre à la fois que la doctrine serait susceptible d’évoluer sur son principe[1], ce qui justifie pour partie le dialogue avec les musulmans auquel Henri Boulad et l’Egise en général sont très attachés, et aussi son caractère à la fois totalitaire et politique[2].

Fascisme vert

En partant de ce constat, Henri Boulad démontre d’une part que l’islam « orthodoxe », tel qu’il existe aujourd’hui sans changement depuis le Xème siècle, ne peut pas se moderniser sans se dénaturer, car ceux qui cherchent seulement à le penser ou l’adapter le trahissent, et sont toujours pourchassés, ensuite qu’il est incompatible avec la démocratie, dont il peut ne s’accommoder qu’un temps pour des raisons tactiques, enfin qu’il est bien doté d’un projet de conquête à l’échelle du monde, qui consiste à s’attaquer dans un premier temps aux pays arabes modérés, ensuite à l’Europe, enfin au Canada et aux Etats-Unis. A la question posée par le journaliste « S’agit-il d’un fascisme vert ? », le Père Boulad répond sans ambigüité « oui, absolument ».

Sur cet aspect du projet mondialiste totalitaire, la vidéo d’Alain Chouet apporte à la fois une confirmation et un contrepoint intéressants, lorsqu’il dit d’une part que les trois étapes (pays arabes modérés, Europe, Etats-Unis) sont bien celles mentionnées, d’autre part que les motivations ne sont pas « religieuses » (du moins au sens que nous donnons à ce mot, celui d’une « pureté » d’intention dans lequel les considérations « matérielles » seraient absentes), mais bien politiques, c’est-à-dire en premier lieu la main basse sur le pouvoir et les richesses de ces pays, ce qui montre que le combat contre cette obédience n’est pas uniquement idéologique, mais aussi (et surtout, à notre avis) géopolitique. Les deux conférenciers nous disent d’ailleurs que ce plan est « clair comme le jour », et l’on voit bien qu’ils sont, l’un comme l’autre, extrêmement étonnés (tout comme les islamistes eux-mêmes, sans doute) de la naïveté et de la cécité des intellectuels, leaders d’opinion et populations occidentales [3].  

Par ailleurs, une précision intéressante du discours d’Henri Boulad, c’est qu’à la fois, il différencie et mélange les mots islam et islamisme, et on comprend pourquoi. En effet, lorsqu’il se place sur le plan du fond de la doctrine « religieuse » sunnite médinoise, il n’y a pas de différence entre islam et islamisme. Par contre, lorsqu’il se place sur les plans de la doctrine politique et de la pratique par les musulmans eux-mêmes, là il fait la différence, puisque d’une part, tous les musulmans [4] ne vivent pas en permanence dans la folie totalitaire, et ne se lèvent pas tous les matins en se disant « je vais conquérir le monde », et d’autre part, parce que ce ne sont pas des « Coran sur pattes », appliquant à la lettre leur doctrine [5], mais des femmes et des hommes construits intérieurement exactement comme nous, c’est-à-dire accessibles à la discussion et au libre arbitre comme nous le sommes (ou comme nous croyons l’être ?) nous-mêmes.

Libres comportements et conditionnements politiques

A ce titre, il est d’ailleurs flagrant de constater la différence énorme qui existe entre la conception qu’ont aujourd’hui de l’islam les musulmans « orthodoxes » ou ceux qui s’en rapprochent, et la peur que cela inspire aux opinions, et celle qui apparaît à travers le discours de Nasser, qui se moque ouvertement, et toute la foule qui l’écoute avec lui, du chef des Frères musulmans de son pays et du voile refusé par sa fille, avec un liberté de ton qu’on n’imaginerait pas de nos jours. A tel point que Nasser lâche, à un moment de son discours, la phrase « chacun est libre de ses choix », ce qui est en soi totalement contradictoire avec l’islam. Mais cela n’a pas l’air de choquer en aucune façon Nasser lui-même, ni aucun de ceux à qui il s’adresse. Preuve s’il en est qu’il existe des réactions « naturelles » chez tous les individus, et que par-delà les doctrines, il y a aussi la façon dont elles sont vécues. Dans cette affaire, les comportements ont aussi leur importance, ainsi que les conditionnements politiques, différents selon les époques, ou encore les conditions de vie, pauvreté, frustration, etc…

Si l’on rapproche cela de ce que disent à la fois Henri Boulad et Alain Chouet du projet politique islamiste, et de la nécessité de le combattre, on comprend qu’il est sans doute à la fois faux sur le plan spirituel et fort maladroit sur le plan politique d’aller chercher en permanence « la petite bête » dans le Coran. Faux sur le plan spirituel, parce que le risque existe bien alors de provoquer une réaction indignée et en recul de la part des musulmans sincères et pacifiques, qui sont fort nombreux, qui se rapprocheraient alors du puritanisme islamiste, et auraient beau jeu de nous reprocher les contradictions de nos propres comportements [6]. « Ce à quoi tu crois est faux ! » « Ce à quoi tu crois est peut-être juste, mais tu ne l’appliques pas ! ». Contradiction doctrinale contre contradiction comportementale, on voit bien qu’on ne peut sortir d’un tel dialogue de sourds [7]. Maladroit sur le plan politique, parce que la bonne démarche, c’est de couper ces musulmans sincères et pacifiques des totalitaires islamistes, dont ils sont d’ailleurs, comme on l’a dit,  les premières cibles.

Compréhension des phénomènes géopolitiques, et lucidité par rapport à nos rêves naïfs de « démocratie tout de suite » dans ces pays [8], attitude compréhensive et ouverte, à l’intérieur et à l’extérieur, par rapport à ceux d’entre eux qui sont et doivent rester pour nous des amis, sans vouloir à toute force et maladroitement leur « faire la leçon », courage pour exprimer notre foi et notre culture, ouvertement et sans forfanterie, avec d’abord une exigence de notre propre exemplarité, lutte sans pitié contre les islamistes fanatiques et leurs projets, et d’abord contre la ghettoïsation de nos quartiers et la communautarisation de notre société, qui forment le terreau sur lequel ils poussent, voilà sans doute quelques-unes des idées simples que nous devons avoir en tête pour décrypter correctement les événements que nous vivons au jour le jour, et qui s’accélèreront, n’en doutons pas, dans les années qui viennent.

[1] Puisqu’elle l’a fait avant le Xème siècle, et que ce sont des hommes, à cette époque, qui en ont figé la forme, la prenant en quelque sorte en otage à des fins politiques, et non pas le Prophète lui-même

[2] Puisque les tenants de la doctrine « pure » interdisent qu’elle évolue au-delà des trois principes édictés ci-dessus

[3] Un bon exemple en est donné, dans l’interview du Père Boulad, par le journaliste lui-même, qui a besoin de reposer la question du totalitarisme de la démarche islamiste cinq ou six fois, comme s’il avait besoin de cette répétition pour en convaincre son opinion… et pour s’en convaincre lui-même !

[4] Ici, c’est notre expérience de 35 ans de travail dans des pays à majorité musulmane qui parle

[5] Pas plus que nous appliquons la nôtre, que nous soyons chrétiens, athées ou simplement moraux. L’homme est un tissu de contradictions, et nous serions bien hypocrites ou bornés de reprocher aux musulmans, unilatéralement, de ne pas suivre à la lettre leur religion. Souvenons-nous de la paille et de la poutre.

[6] Il ne faut pas oublier que pour eux, qui raisonnent de façon à la fois religieuse et communautaire, nous sommes, globalement et simplement, une civilisation chrétienne.  Déséducation, sexe en libre-service, contraception et avortement, violence, abus de pouvoir politique, égoïsme et mépris des pauvres, et pour finir mépris de notre propre religion. Lorsque nous leur faisons la morale, c’est clair, nous ne sommes pas crédibles…

[7] Bien différente est l’attitude d’un Jean-François Chemain (auteur de « Kiffe la France », 2011, Editions Via Romana) par exemple, qui met, si l’on peut dire, « sa peau au bout de ses idées », en allant défendre sa foi et sa culture chrétienne dans un collège de la banlieue lyonnaise, en milieu « d’islam » (si du moins on peut employer ce terme pour désigner la sous-culture faite d’ignorance, de frustration identitaire et de violence qui est celle de ces gamins). Cette démarche-là est crédible, et elle donne d’ailleurs des résultats. Cf http://www.libertepolitique.com/L-information/La-Parole-a/Le-blog-de-Francois-Martin/Kiffe-la-France

[8] C’est peut-être là que nous suivons moins le Père Boulad quand il dit que le passage des Frères Musulmans au pouvoir en Egypte et dans d’autres pays est sans doute un mal nécessaire parce qu’ils seront, dit-il, au pied du mur de leurs contradictions. L’Histoire nous enseigne pourtant que le fait de laisser entrer un loup dans une bergerie pour le mettre en face de ses contradictions est rarement une bonne politique. Prenons-nous ici le Père Boulad en flagrant délit d’irresponsabilité ? Irresponsabilité, sans doute pas, mais imprudence, certainement.