Les salafistes font pression sur le gouvernement. Mais ils sont loin d’être suivis par l’ensemble des tunisiens, même ceux qui soutiennent le parti islamiste
Le 9 mars dernier, des islamistes manifestaient devant le siège de la télévision, pour réclamer «l'assainissement» de l'information en Tunisie. En premier lieu, Ridha Belhaj, porte-parole du parti - non autorisé - Hizb et-Tahrir (Parti de la libération), qui reste convaincu que «la démocratie est une utopie au service du capital international» et que la seule alternative est un État théocratique. Alors bien sûr, lorsque Rached Ghannouchi, le chef d'Ennahda, le parti islamiste au pouvoir, a annoncé la semaine dernière qu'il n'y aurait pas de référence à la charia dans le préambule de la future Constitution, il a été déçu : «c'est un affront aux revendications du peuple qui a fait la révolution. Si la future Constitution ne répond pas à nos attentes, ce serait une sorte de diktat et il nous faudra réagir.» Notons que ce professeur d'arabe est diplômé de Normale sup. et que « depuis le début de l'année, il enchaîne les interviews avec les médias occidentaux accusés pourtant de diaboliser sa formation ». A côté, ses émules du sexe opposé ont organisé un congrès pour exalter «le califat, source lumineuse des droits de la femme».
Conformément à la doctrine de Ben Laden
Le printemps arabe a ouvert de nouveaux horizons aux islamistes radicaux, toutes tendances confondues. Bien que minoritaires, ils sont devenus de plus en plus visibles : ils multiplient les manifestations de rue, les prêches dans les mosquées, voire les coups de force pour faire pression sur le gouvernement et l'Assemblée constituante qui devrait accoucher d'ici à la fin de l'année d'une nouvelle Loi fondamentale », précise Arielle Thédrel dans un article publié le 2 avril dernier. « À la faculté de lettres de La Manouba, près de Tunis, un jeune barbu réclamant l'autorisation du port du niqab en classe, a arraché le drapeau tunisien pour hisser à sa place l'étendard noir des salafistes. Un groupe de salafistes a agressé des artistes tunisiens qui fêtaient la Journée mondiale du théâtre. Un autre a incendié un commissariat. Enfin, un prédicateur, pourtant fonctionnaire du ministère des Affaires religieuses, a appelé au meurtre de l'ancien premier ministre du gouvernement de transition, Béji Caïd Essebsi… Mais pour Ridha Belhaj, «les médias occidentaux focalisent leur attention sur ces incidents et cela ne fait que les encourager. Les djihadistes méritent le respect dans les pays colonisés. Mais dans les pays musulmans qui ont renversé la dictature, le projet islamique passe désormais par le dialogue.»
« Bilel Chaouchi, étudiant en théologie et nouvel imam du quartier du Kram, dans la banlieue nord de Tunis, revendique, lui, avec fierté, son identité djihadiste ». Il a d'ailleurs fêté le retour au pays d'un «héros», Tareq Maaroufi, membre du Groupe combattant tunisien (GCT) impliqué dans l'assassinat du commandant Massoud en 2001 et étroitement lié à al-Qaida. Bilel accuse Ennahda de «trahison». «C'est devenu un parti laïc qui arbore des habits islamiques». Pour accéder au pouvoir, dit-il, il «a conclu un marché avec les États-Unis en s'engageant à ne pas appliquer la charia, à lutter contre le terrorisme et à sauvegarder les intérêts occidentaux». Mais en Tunisie, reconnaît-il, le djihad «n'a plus de sens puisqu'il existe enfin une marge de manœuvre pacifiste». Ce jeune est néanmoins convaincu que «le conflit entre l'islam et l'Occident est inéluctable. Nous voulons qu'on nous laisse sensibiliser le peuple aux valeurs de l'islam. Si on nous en empêche et si on nous attaque, alors, conformément à la doctrine de Ben Laden, nous serions en droit de nous défendre».L'un de leurs principaux chefs, Seifallah Ben Hassine, alias Abou Ayad, 47 ans, condamné à 43 ans de prison, a été amnistié après la «révolution du jasmin». Il boycotte jusqu'ici les médias occidentaux, mais ne dédaigne plus communiquer dans la presse tunisienne. S'il ne craint pas de rendre hommage à al-Qaida, «des gens de droit qu'il faut soutenir», il assure aussi que la Tunisie «n'est plus une terre de djihad» et a annoncé l'organisation d'un «congrès» à la fin de l'année en vue de créer une «union de la jeunesse islamiste». Les djihadistes miseraient alors plus sur la prédication.
Des armes venues de Lybie
« Le plus inquiétant pour Emna Menif, radiologue et militante de la vie associative, c’est la complaisance d'Ennahda qui laisse des extrémistes diffuser en toute impunité leurs idées sachant que la crise économique et sociale leur offre un terreau favorable pour embrigader des jeunes désœuvrés ». Selon le ministère des Affaires religieuses, les islamistes radicaux auraient déjà investi 400 des quelque 5000 mosquées du pays. Le courant salafiste représente une part - sans doute pas très importante, mais en tout cas influente-, de la base électorale d'Ennadha, et, de fait, les délits commis par quelques excités n'ont jamais été sanctionnés. « Ennahda affronte une situation inédite. Il lui faudra soit intégrer son aile dure salafiste, soit la combattre au risque de la radicaliser. Beaucoup d'armes venues de Libye ou d'Algérie circulent en Tunisie. C'est un défi et une vraie menace.» «Une vague de prédicateurs wahhabites continue d'affluer, poursuit Emna. Un député d'Ennahda, Sadok Chourou, a cru bon de réinterpréter un verset du Coran pour proposer de couper les mains des grévistes. Le gouvernement ne bronche pas. En revanche, le directeur d'un journal vient d'être condamné à une amende pour avoir osé publier en couverture une photo de nu ! »
Cette cascade de dérapages a massivement mobilisé le camp «moderniste» au point de contraindre Ennahda à adopter un projet de Constitution plus consensuel.
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