Les élèves des séries L et ES ont eu à répondre à une étude de documents sur la fin de la guerre froide. Sans se soucier d'examiner les causes, nécessairement multiples, de la défaite du camp communiste en Europe, le sujet donné aux élèves ne cite pratiquement que les interprétations de Gorbatchev en 1987, puis en 1991. Justifiant ses réformes, puis son échec, celui- ci nie le rôle de la culture, du goût de la liberté et du christianisme dans l'histoire contemporaine.

En corrigeant un sujet similaire il y a quelques années, j'avais été surpris de ne trouver aucune référence à l'action du Pape. Un ami a corrigé 38 copies sur ce sujet, venues d'un lycée tout à fait moyen d'Île de France, aucune ne contenait les mots Jean Paul II , quatre citaient Walesa ou Solidarnosc, et seulement huit Reagan et sa guerre des étoiles . Plusieurs amis m'ont avoué qu'ils n'auraient pas pris le risque citer le Pape, par peur des réactions de correcteurs laïcistes.

Cela mène aussi à se poser à nouveau la question de la neutralité de l'enseignement donné par l'Etat.

Dans un premier texte, Gorbatchev écrit en 1987 qu'il faut des réformes et une nouvelle coexistence pacifique dans laquelle chaque pays choisit sa voie entre capitalisme et socialisme sans subir d'ingérences extérieures. Il la justifie par l'absurdité d'une éventuelle guerre nucléaire. Suivent des statistiques montrant l'énorme effort militaire de l'URSS ; un traité de désarmement signé par Gorbatchev en 1987 ; un dessin de Plantu publié dans Le Monde montrant un allemand de l'est ouvrant le mur avec un bulldozer. Le dossier se termine avec le discours de Gorbatchev [annonçant sa démission] en 1991.

La critique du document est une étape nécessaire de son étude. En particulier, s'il s'agit d'un discours d'homme politique, qui aura facilement tendance à présenter les choses de la manière qui lui est la plus favorable.

Les questions posées aux élèves ne les conduisent pas vers cette recherche critique. Il ne leur est pas demandé d'utiliser leurs connaissances pour nuancer ou compléter les affirmations du chef du camp communiste, Gorbatchev. Deux questions sont purement descriptives à propos des caractéristiques majeures de la Guerre Froide et du tournant de la fin des années 1980 . Les deux autres questions limitent le champ de l'analyse en se plaçant du point de vue des dirigeants. Le sujet demande les raisons qui ont mené à une volonté d'apaisement , comme si cette volonté était la cause essentielle de la fin du conflit. Il demande ensuite comment la politique nouvelle et l'évolution de l'URSS ont-elles modifié la situation des pays de l'Europe de l'Est , ce qui laisse de côté l'action des peuples, des intellectuels comme Vaclav Havel ou des Eglises. La diversité des causes de la fin de la guerre froide est ainsi réduite essentiellement à une décision de Gorbatchev.

Ce dossier documentaire fondé sur les discours du Secrétaire général du Parti communiste de l'URSS conduit à sous évaluer l'épuisement économique d'un pays qui cherche désespérément dans toute son immense étendue les quelques milliers de tonnes de viande nécessaires pour calmer la colère des ouvriers Polonais. Aucune information n'est donnée sur le désir de liberté ou le refus du mensonge imposé par l'idéologie qu'exprimaient des intellectuels comme ces professeurs d'histoire polonais publiant en 1982 une tribune marquant leur refus de déformer les connaissances scientifiques au nom de l'intérêt du camp communiste[1]. Ronald Reagan n'est pas nommé et ne peut donc plus être caricaturé en dénonciateur de l'empire du mal . Pas une trace de l'action de l'Eglise ou de Jean Paul II dans ce dossier.

L'intitulé du sujet, centré sur la notion de guerre froide incite aussi à cette réduction de l'analyse de la chute du communisme européen. Il conduit à se concentrer sur le fonctionnement d'un conflit et sur la volonté de limiter la violence et de circonscrire une menace , sans se soucier du sens de cette Guerre froide. La recherche des causes et le souci de savoir qui est l'agressé ou l'agresseur sont laissés de côté.

Les consignes de correction aboutissent aussi à une analyse partielle de la question. Elles donnent comme seules causes du choix d'une nouvelle politique des problèmes structurels et un épuisement économique provoqué par la course aux armements qui fait craindre une destruction mutuelle.

Pour renforcer le rôle décisif attribué à Gorbatchev en 1989, ce corrigé qui est donné aux professeurs inverse la chronologie. Il affirme que c'est l'ouverture du mur de  Berlin qui provoque une onde de choc à l'est . En réalité l'URSS, épuisée économiquement, avait déjà plié devant la contestation : négociations des élections partiellement libres en Pologne, non réaction devant l'ouverture du rideau de fer entre la Hongrie communiste et l'Autriche neutre lors d'un pique-nique transfrontalier organisé par mouvement Paneuropéen et Otto de Habsbourg. Peu après, ce sont les manifestations massives d'Est Allemands qui ont forcé les autorités communistes à envisager cette solution d'ouverture du mur.

Si les consignes de correction attendent tout de même qu'il soit question des euromissiles ou de la formule du président des Etats-Unis, Ronald Reagan, America's back , elles ne disent rien par contre de la résistance culturelle et spirituelle au communisme.

Etait-il possible aux élèves de réparer cet oubli malencontreux du rôle du désir de liberté dans la fin de la Guerre froide ? Si les cours nous sont inaccessibles, les manuels utilisés cette année sont disponibles. Ils sous estiment eux aussi le rôle de la résistance spirituelle au communisme. Un ami ossi , originaire d'Allemagne de l'Est me disait en les lisant : mais ils ne parlent pas des rassemblements dans les églises, alors que ce sont eux qui ont donné du courage au gens. . Trois manuels sur les sept les plus utilisés parlent un peu de Jean Paul II, mais dans le chapitre sur les démocraties populaires . Un seul manuel souligne son rôle important en citant Adam Michnik : Personne en Pologne n'a de doute sur le rôle essentiel du pape dans la chute du communisme [2], Citation confirmée par un texte d'un historien. En dehors de cet exemple unique, les manuels le montrent au milieu de foules, mais avec des photos en plan serré, avec 35[3], 500[4] ou quelques milliers de fidèles[5], au lieu des millions qu'il a rassemblés. Deux manuels mentionnent son existence dans leur chapitre sur la Guerre froide[6]. Aucun ne cite son exhortation fameuse N'ayez pas peur ... Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes du Christ ! A sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement.

Le rôle du Pape polonais a pourtant été salué très largement à l'époque. Le premier décembre 1989, le ministre des affaires étrangères de l'URSS, déclare à son homologue du Vatican sans vous, il n'y aurait rien eu de tout cela. [7]

Philippe Edmond, professeur d'histoire en lycée public.

 

 

[1] Lettre publiée en 1982 dans le quotidien de la capitale, Zycic Warszawy :

l'histoire doit être enseignée en conformité avec les faits historiques. Les parents d'élèves l• exigent. C'est dans l'intérêt de la Pologne. Nous avons l'espoir que l'on n'en reviendra plus jamais à l'existence de deux vérités: celle dispensée par l'école et celle distillée aux enfants par les parents... Nous voudrions oublier le temps où les candidats au baccalauréat nous demandaient: que dire? La vérité tout court, ou ce qui doit être dit cet conformité avec les thèses officielles? Dépêche AFP. 24 mars 1982.

[2] Magnard, Terminale, 2008, p238

[3] Magnard, Terminale, 2008, 5p233

[4] Bordas, Terminale, 2008, 4p223

[5] Nathan Marseille, Terminale, 2008, 1p232

[6] Nathan Le Quintrec, Terminale, 2008, 1p170 ; Hatier, Terminale, 2008 5p83

[7] Henri Tincq, Le coup de grâce donné au communisme, Le Monde, 12 octobre 2003

 

 

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