A mesure que les manifestations de rue contre le film islamophobe diffusé sur YouTube prennent de l’ampleur, le gouvernement manœuvre pour ne pas se laisser déborder. Demain vendredi, jour de la grande prière dans les mosquées, a été décrété jour chômé afin de marquer une « journée pour exprimer l’amour du prophète [Mahomet]». Mais malgré cette tentative d’encadrement des manifestations, les chrétiens locaux, qui se savent assimilés à l’Occident, craignent pour leur sécurité.

Depuis le début des violences qui ont suivi la diffusion sur YouTube d’une version sous-titrée en arabe du film réalisé aux Etats-Unis L’Innocence des musulmansdes manifestations ont éclaté dans une vingtaine de pays à travers le monde. Au Pakistan, elles prennent une ampleur particulière. Après Peshawar et Lahore où la foule a scandé sa colère devant les consulats américains, l’agitation a gagné Islamabad ce jeudi. Un millier d’étudiants ont marché en direction du quartier diplomatique de la capitale et la police a tiré en l’air à balles réelles pour les disperser.

Dans le même temps, des partis islamistes ont appelé à faire de ce vendredi 21 septembre, jour de la grande prière pour les musulmans, une journée de protestation générale contre le film islamophobe. Dès le 17 septembre, l’un d’entre eux, le Sunni Tehreek, parti fortement implanté à Karachi, avait appelé à une opération ville morte (bandh), demandant à tous les commerces et aux entreprises de baisser leur rideau, pour une journée de protestation. A Karachi, les associations de commerçants et de transporteurs se sont associées à la demande, et, le 19 septembre à Islamabad, quelque 500 avocats ont manifesté, scandant des slogans anti-américains et interpellant le gouvernement pour son « silence criminel » face au film.

Ce 20 septembre, le ministre de l’Intérieur, Rehman Malik, s’est adressé à la presse pour déclarer que le Pakistan People’s Party (PPP, au pouvoir) se joindrait aux manifestations de vendredi. Il a ajouté que son gouvernement avait décidé de faire de ce vendredi 21 septembre un jour chômé, afin de protester contre l’outrage fait au monde musulman par le film islamophobe. Cette journée a été décrétée « journée d’expression de l’amour pour le prophète [Mahomet] ».

Dans le même temps, divers secteurs de la société civile pakistanaise se sont mobilisés pour exprimer leurs craintes face aux débordements auxquels pourraient mener les manifestations contre le film. A Lahore, une conférence a été organisée par le Conseil national pour le dialogue interreligieux et l’Initiative unie pour les religions, deux organes proches des Eglises chrétiennes. Elle a réuni des responsables religieux, dont des musulmans comme le populaire prédicateur Allama Shafaat Rasool. Ce dernier a expliqué « n’avoir pas pu dormir durant une nuit entière » après avoir visionné le film. Précisant que « la douleur était aussi intense que tous les cancers du monde réunis », il a ajouté : « Mais nous devons contrôler nos émotions. [L’accès de fièvre causé par le film] ne doit pas être tenu pour un incident ordinaire. Je crains que de jeunes musulmans toujours plus nombreux versent dans le terrorisme s’ils [les auteurs du film et ceux qui les soutiennent] continuent à s’en prendre à l’islam et au prophète Mohammad. »

Présent à la conférence, Paul Bhatti, ministre de l’Harmonie interreligieuse, a déclaré que la violence devait être fermement combattue. Au Pakistan, cinq personnes ont déjà trouvé la mort depuis le début des manifestations il y a une semaine et les dégâts matériels sont importants. A Karachi, le 17 septembre, des manifestants ont jeté des pierres sur la façade de l’église catholique du Sacré-Cœur. Le 16 septembre à Hyderabad, des coups de feu avaient été tirés en direction du portail de la cathédrale catholique Saint-François-Xavier ; à cette occasion, l’homme qui conduisait une religieuse en voiture avait été blessé par balle à la jambe.

« Les manifestants ont passé les bornes, a conclu le ministre chrétien. Notre pays traverse une phase critique et il nous appartient de maintenir la paix. » Il a précisé qu’il serait à New York à la fin de ce mois pour une réunion de la Commission des droits de l’homme de l’ONU et que son gouvernement l’avait chargé de soulever le problème des dangers posés par la production et la diffusion d’une telle vidéo. « Les agissements de quelques individus ne peuvent pas définir le caractère de l’ensemble de la nation américaine », a-t-il fait valoir.

S’agissant de la perception que l’homme de la rue au Pakistan a des Etats-Unis et des chrétiens, un responsable chrétien a souligné, lors de cette conférence, la volatilité de la situation présente. Vicaire du diocèse de Lahore au sein de l’Eglise anglicane du Pakistan, le Rév. Shahid P. Meraj a mis en garde contre les dangers auxquels étaient exposés la petite minorité chrétienne du Pakistan face à une majorité musulmane le plus souvent anti-américaine. « Il est de plus en plus visible qu’un très grand nombre de Pakistanais assimilent [tous] les chrétiens aux Américains », a-t-il expliqué, précisant qu’on ne pouvait affirmer, comme les islamistes le soutenaient, qu’« une religion gouvernait un pays ».

Les participants à cette conférence interreligieuse se sont séparés après avoir adopté une déclaration commune demandant à ce que l’auteur du film L’Innocence des musulmans soit traduit devant une juridiction internationale. La déclaration demande aussi le retrait des remarques incitant à la haine dans les manuels scolaires pakistanais, ainsi que la fin de l’utilisation abusive des lois anti-blasphème.

Source : © Les dépêches d’Eglises d’Asie