Le 30eme numéros de juin 2012 de l'Afrique Réelle vient de sortir. Il est consacré à l'Algérie. Nous en reproduisons ci-dessous l'éditorial de Bernard Lugan.
L’échec de l’Algérie française date du lendemain de la guerre de 1870 quand le régime civil remplaça le régime militaire. La colonisation de l’Algérie se fit alors au nom de l’universalisme républicain qui prétendait transformer les musulmans en Français grâce à l’ « école de la République ».
Dans ce numéro spécial de l’Afrique Réelle, est reproduit un document peu connu. Daté du 1er décembre 1870, au lendemain donc de la défaite française face à la Prusse, ce texte fut écrit de la main de Mgr Lavigerie à l’intention d’Adolphe Isaac Crémieux, alors en charge des affaires algériennes. Le prélat y livre ses intentions résolument jacobines au sujet de l’Algérie, faisant ainsi cause commune avec le farouche républicain qu’était Crémieux. Les deux hommes se trouvèrent alliés pour détruire les Bureaux arabes, cette élite de l’armée française qui avait réussi la pacification de l’Algérie avec peu de moyens, pratiquant la politique du prestige, du respect et de la différence, à l’image de ce que feront plus tard les Affaires Indigènes au Maroc sous Lyautey et ses successeurs. Or, Mgr Lavigerie et Adolphe Isaac Crémieux considéraient tous deux, à juste titre d’ailleurs, que lesBureaux arabes étaient un obstacle à la colonisation, protecteurs qu'ils étaient des indigènes et de leurs biens. Crémieux dénonçait également leur peu de zèle républicain, ce corps d’élite étant effectivement largement monarchiste. Leur disparition signa l’échec de l’Algérie française.
A l’opposé de Mgr Lavigerie et de Crémieux, Lyautey ne voulut pas changer l’homme et c’est pourquoi il a réussi au Maroc. Il ne s’était en effet pas fixé pour but de donner aux Marocains d’autres ancêtres que les leurs. Il n’avait pas, comme le déclara avec arrogance le président Sarkozy dans son « discours de Dakar », l’intention de les faire « entrer dans l’Histoire », eux qui en ont une, glorieuse et ancienne.
La vision de Lyautey présentait deux caractéristiques principales qui sont l’exact contre-pied de ce que voulaient Crémieux et Mgr Lavigerie :
1) Selon lui, la colonisation n’était pas éternelle car il avait bien vu que les colonies, départements d’Algérie compris, étaient à la France, mais n’étaient pas la France. Transposée aujourd’hui cette idée permettrait de parler d’islam en France et non d’islam de France, ce qui n’est pas la même chose.
2) C’était une forme d’ « ethno-différentialisme » avant l’heure car elle n’impliquait ni assimilation, ni intégration, qui sont d’abord des pertes de substance vive pour les uns comme pour les autres. Elle ne débouchait ni sur l’acculturation républicaine, ni sur la christianisation des musulmans. Lyautey était pourtant plus que « bon » catholique, mais, tout comme Charles Maurras, il faisait la part entre le politique et le religieux. Homme de terrain, il avait tout simplement observé que les peuples du Maghreb sont « autres ».
L’histoire a donné raison à Lyautey contre Lavigerie et Crémieux. Quant à De Gaulle, s’il voyait juste quand il déclara à Jacques Soustelle que l’intégration était « un danger pour les Blancs, une arnaque pour les autres », la manière dont il s’y prit pour « soulager » la France de ce qu’il nommait « le fardeau algérien » fut à la fois odieuse par son inhumanité, honteuse par sa mise en oeuvre et criminelle par ses conséquences. D’autant plus que la victoire militaire française étant totale dès 1959-1960, des solutions autres que celle de la remise du pouvoir à la clique du FLN étaient envisageables.
Bernard Lugan
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@M. Billot : oui, les catholiques de gauche ont fait grand tort, durant plusieurs décennies (1945-1975) à Foucauld en faisant croire qu'il ne voulait pas convertir. Mais le procès de béatification mené par l'Eglise a tordu le cou à ce contre-sens historique. Le résultat d'une action de 15 ans n'est pas le fruit d'une volonté mais des circonstances, parfaitement analysées par Foucauld dont toute la vie de prêtre n'avait qu'un but : amener les âmes au Christ. Lire ses "Correspondances lyonnaises", les plus explicites sur le sujet. Cordialement.
Je partage totalement l'analyse de Bernard Lugan. Le commentaire de Mr Darnac en revanche, m'est étranger dans le sens où, concernant le Père de Foucauld, j'ai toujours ressenti une gêne à son endroit : on sait qu'il n'a pas "converti" un seul maghrébin et si l'on ne parle que de l'Algérie, je trouve bizarre qu'on le cite toujours sur ce sujet-là. En revanche, j'apprends de Bernard Lugan cette collusion entre Lavigerie et le républicain farouche qu'était Crémieux et cela renforce ma conviction que l'Algérie ne pouvait connaître un autre sort que celui auquel De Gaulle l'a livrée, tout en m'affligeant davantage sur cette irréalisme des religieux catholiques dont je vois personnellement les avatars modernes, ayant à m'occuper régulièrement de prêtres des MEP qui sont les représentants monolithiques de cette forme dévastatrice de catholicisme "social", c'est-à-dire de gauche, qui a entraîné le continent africain dans de multiples catastrophes dont il n'est pas prêt de sortir.
Le titre de cet article pourrait être allongé ainsi : et infidèle à l'Evangile. Il est très surprenant en effet que pour un "bon" catholique la christianisation des musulmans ne soit pas jugée bénéfique pour ces derniers. Tous les hommes ne sont-ils pas faits pour la vérité ? Et atteindre davantage de vérité ne peut être qu'un bien, comme le soutient souvent Liberté Politique. Le Père de Foucauld, qui savait aussi bien que Lyautey que les musulmans sont "autres", ne pensait pas une seconde que cela devait être définitif. Il ajoutait qu'il faut les voir avant tout comme nos futurs frères en Jésus, qu'ils doivent devenir, nos efforts devant y contribuer, même quand cela est très difficile : il faut remarquer d'ailleurs que les Pères Blancs du cardinal Lavigerie ont commencé à déserter l'Afrique du Nord au début du XXème pour se redéployer sur l'Afrique noire où les baptêmes étaient plus faciles. D'où le projet saharien de Foucauld. Et la grande déception que ce dernier ressentait vis à vis de Lyautey, n'entreprenant pas du tout pour le Maroc ce que lui, Foucauld, avait évangéliquement rêvé pour ce pays qu'il aimait tant ! Dans l'esprit de Foucauld, la méthode française au Maroc, comme en Algérie, ne pouvait pas déboucher sur autre chose que ce qui s'est passé en 1962 en Algérie. D'ailleurs il l'avait écrit en 1912 dans une lettre au duc de Fitz-James : "Dans cinquante ans...", disait-il. Prophétique. S'il vous plaît, étudions davantage le projet réellement évangélique du bienheureux Charles de Foucauld. Pierre Darnac.
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