La situation syrienne est à de multiples égards épineuse. Au delà de la guerre civile entre le régime et ses opposant, il s’agit également d’un conflit qui déstabilise les rapports de force dans la région moyen orientale, oppose les membres de l’ONU, enflamme les médias, fragilise les conditions de sécurité des minorités locales notamment chrétiennes, préoccupe les Etats-Unis en pleine élection présidentielle et écrit une nouvelle page du mouvement dit des « printemps arabes ».

En France, l’Etat bien que chargé de la présidence du conseil de sécurité de l’ONU n’a pas encore pris position pour ou contre une intervention directe et militaire de la communauté internationale. Le débat est cependant houleux entre les interventionnistes et les autres. Dernier fait en date largement relaté par les médias, la lettre ouverte parue le 14 août dans Le Monde d’un Bernard Henri Levy éloquent et belliqueux à laquelle Jean-Pierre Chevènement a apporté une réponse toute aussi tranchée lors d’une déclaration à l’AFP.

La Syrie parce que la Libye

« La tragédie syrienne (la démence sans retour qui s'est emparée de Bachar Al-Assad, le martyre des civils canonnés par ses soudards) appelle plusieurs sortes de questions que la trêve estivale ne doit pas interdire de poser », interroge l'écrivain français. « Faut-il intervenir ? Et la "responsabilité de protéger", qui est la version onusienne de l'antique théorie de la guerre juste, s'applique-t-elle à la situation ? », se demande-t-il faussement avant de répondre directement à sa propre question : « La réponse est oui. Inconditionnellement oui. Ou, plus exactement, elle ne peut être que oui pour ceux qui estimèrent, en 2011, qu'elle s'appliquait au cas libyen. » Le philosophe qui rêve de reprendre son bâton de chef de guerre qu’il avait déjà auprès de Sarkozy en Libye développe avec un certain sens de la formule : « Alep aujourd'hui, c'est Benghazi hier. […] Libye oblige. » Autrement dit, il ne faudrait intervenir en Syrie que parce que nous sommes allés en Libye. Quoique bien enrobé, l’argument est faible. Dans le développement de sa lettre ouverte, BHL aborde davantage sa stratégie d’offensive et ses espoirs pour l’avenir plutôt que la justification de l’intervention qui lui paraît évidente. Le sujet semble clos et son opinion ferme et résolue. Seule sa conclusion laisse apparaître sa conviction profonde : celle que tous les peuples et les conflit arabes appartiennent à une seul et même mouvement d’émancipation et de liberté qu’il faut à tout prix soutenir : « Refus du terrorisme, réduction de la tentation islamiste, victoire électorale des modérés, évitement, enfin, de la vendetta généralisée : c'est le signe d'un peuple mûr que l'épreuve des combats a grandi, anobli, libéré d'une part de ses démons, éclairé ; mais c'est aussi le fruit d'une fraternité d'armes inédite entre une jeunesse arabe et des aviateurs et responsables européens qui apparaissaient comme les amis, non des tyrans, mais des peuples. Le souci de cette fraternité serait, si nécessaire, une autre raison d'appliquer sans tarder le devoir de protection des civils de Syrie. » Une vision pleine de bon sentiments mais peu réaliste hélas tant les réalités, les contextes et les pays sont différents.

Réalisme politique

Face à ces arguments et cette vision idéaliste, le président d'honneur du MRC, Jean-Pierre Chevènement, oppose le contexte du conflit et le cadre politique et législatif des actes d’ingérences.

« La Syrie n'est ni la Tunisie ni l'Egypte. C'est un pays plongé dans une guerre civile inspirée et alimentée de l'extérieur » estime-t-il, mettant ainsi une distance vis-à-vis de ceux qui, comme Bernard Henri Levy, souhaiteraient associer tous les conflits des pays arabes dans un seul mouvement fourre-tout de libération auquel la communauté internationale devrait un soutien et une adhésion sans faille.

L'ancien ministre de la Défense pointe ensuite du doigt les divergences de stratégie et d’intérêts au sein même des pays alliés qui seraient en mesure d’intervenir militairement en Syrie : « des professionnels de l'ingérence poussent aujourd'hui la France à intervenir militairement, fusse par la seule voie aérienne, en violation de la légalité internationale et au côté de pays dont les ambitions et les intérêts ne sont pas les nôtres ».

Visant plus particulièrement Bernard Henri Levy, Jean-Pierre Chevènement a déclaré : « Le précédent libyen ne saurait être invoqué ». Selon lui, la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU de mars 2011 aurait « été interprétée au-delà de son objectif proclamé – la protection des civils –, jusqu'à un changement de régime dont l'une des conséquences a été la déstabilisation du Mali ». 

Confiant dans le gouvernement, M. Chevènement a déclaré : « La politique de la France repose sur des principes et aucune campagne d'opinion ne doit l'en faire dévier (…) la politique de “changement de régime” a été pratiquée en Irak [mais] elle ne saurait aujourd'hui recevoir la caution de la France ».

Moralisme et morale

Le réalisme politique dont fait preuve ici l’ancien ministre de la défense met en avant par contraste les failles de la position moralisatrice de Bernard Henri Levy. Emporté par ses convictions et ses bons sentiments – et peut-être un sens aigu de sa propre promotion – l’écrivain (pourtant philosophe) s’enferme dans l’idéologie et le moralisme au détriment de tout positionnement moral. La moral en effet nous enseigne que tous nos actes et toutes nos décisions doivent être posés et jugés à l’aune des principes et des conséquences – et dans le cas de la guerre que le remède ne soit pas pire que le mal supposé. Dans le cas de la Syrie, nombreux sont les observateurs qui mettent en garde contre la déstabilisation du régime actuel. Ils estiment en effet que les chances qu’une vraie démocratie soit instaurée sont quasi nulles et, plus préoccupant encore, que la déstabilisation du régime d’Assad pourrait contribuer à la mise en place, dans le pourtour méditerranéen, d’un « ordre nouveau » islamiste. Se refuser a prendre en compte de telles données géopolitiques relève de l’incompétence, de l’aveuglement idéologique ou de la simplification à outrance, à usage démagogique ou commercial. Soulignons d’ailleurs que l’argument de BHL pourrait également  se retourner contre lui… Voyez donc où en est aujourd’hui la Libye !

Antoine Besson