Dans son récent article en date du 24 avril 2012, Franc-maçonnerie : l'Afrique bien logée, Pascal Airault, envoyé spécial pour le journal Jeune Afrique, nous éclaire sur l’immense influence de la franc-maçonnerie en Afrique, dans les milieux proches du pouvoir.
La franc-maçonnerie a en effet infiltré les milieux politiques, économiques et militaires du continent depuis un certain temps déjà. Dans un autre article publié dans Jeune Afrique le 11 avril 2011, Francs-maçons : les maîtres de l’Afrique, le journaliste Théophile Kouamouo écrivait à l’occasion des 19es Rencontres humanistes et fraternelles africaines et malgaches (Rehfram) à Cotonou au Bénin : « Des chefs d’État aux grands patrons, les loges rassemblent sous les signes du compas et de l’équerre une bonne partie de l’élite francophone. » Elle a été importée dans les cantines des administrateurs coloniaux[1]. Mais « rares sont ceux qui avouent leur appartenance. »
Combien sont-ils ? Difficile à dire avec exactitude. « On compte entre 25 000 et 30 000 francs-maçons en Afrique francophone, dont 15 % de femmes, estime Hervé-Emmanuel Nkom, initié au Grand Orient. Ils sont bien implantés en Côte d'Ivoire, au Bénin, au Gabon et à Madagascar. » Les femmes sont avocates, médecins, pharmaciennes, journalistes… »
A tous les échelons
Sous Ali Bongo Ondimba, président Gabonais, le système maçonnique a été reconduit à Libreville. L'émission Infrarouge diffusée en décembre 2010 sur France 2 a dévoilé les dessous de son intronisation. Il est grand maître de la Grande Loge du Gabon. Mais il se montre discret. En effet, les 9 et 10 mars dernier, le président a préféré ne pas participer aux Rehfram, grand raout annuel des francs-maçons qui s’est tenu dans la capitale Gabonaise. Bongo père, de son côté, avait unifié la maçonnerie gabonaise masculine en créant, en 1978, le Grand Rite équatorial, reconnu par le Grand Orient de France (GODF) et la Grande Loge de France (GLDF). Les francs-maçons régnaient alors à tous les échelons du pouvoir même si le chef permettait à des non-initiés d'accéder à des postes à responsabilités.
En Côte d'Ivoire, plusieurs membres influents du gouvernement ont été initiés. Si le président Ouattara n'est pas connu officiellement pour être un frère, son Premier ministre, Jeannot Ahoussou-Kouadio, et son ministre de l'Intérieur, Hamed Bakayoko, le sont. La Grand Loge de Côte d'Ivoire (GLCI) aurait récemment accueilli le procureur de la République, Simplice Koffi Kouadio. D'autres personnalités, comme Georges Ouegnin, ancien directeur de protocole d'État, et Laurent Ottro Zirignon, oncle de l'ancien président Gbagbo, « manient la truelle ».
Un phénomène en expansion
Initié dans une loge au Sénégal, c'est devant l'ex-grand maître de la GLNF, Jean-Charles Foellner, très souvent en mission en Afrique, que Denis Sassou Nguesso, président de la République du Congo, a prêté serment comme grand maître de la Grande Loge du Congo en novembre 2007. Trois mois plus tard, le Congo accueillait à Pointe-Noire la 16ès édition des Rehfram. Aujourd'hui, une bonne partie du gouvernement et de l'appareil sécuritaire du pays est franc-maçon. Enfin, Denis Sassou Nguesso a initié le Centrafricain François Bozizé et se pose en doyen des grands maîtres des loges de l'Afrique francophone. Le président Idriss Déby est le très discret grand maître de la Grande Loge du Tchad.
« Chez les voisins maliens et guinéens, on observe le même phénomène d'expansion. Amadou Toumani Touré, renversé le 21 mars, et Alpha Condé veillent aux destinées respectivement de la Grande Loge du Mali et de celle de Guinée. Quant à Blaise Compaoré, il était - jusqu'à ce qu'il cède la place à Djibrill Bassolé, son chef de la diplomatie - grand maître de la Grande Loge du Burkina, qui compte dans ses rangs de nombreux ministres, diplomates et hommes d'affaires, notamment une partie de la direction de la chambre de commerce nationale. »
Plus au sud, le jeune président Togolais Faure Gnassingbé entretient le doute, excellent moyen de contrôler son élite. Seul le Sénégal, berceau de la franc-maçonnerie africaine au XIXe siècle, semble connaître un léger recul.
Sur le plan de l'africanisation de la maçonnerie, la Grande Île est très avancée avec une dizaine d'obédiences, dont le Grand Rite malgache (GRM), la Grande Loge traditionnelle et symbolique de Madagascar (GLTSM) ou le Grand Rite malgache féminin (GRMF). L'homme d'affaires Andry Rabefarihy et l'ancien directeur général de l'Institut malgache d'innovation Martial Rahariaka ne font pas mystère de leur appartenance.
Les liens avec la Françafrique
Pour beaucoup, ce système de gouvernance par cooptation trouve son fondement dans la Françafrique. De Jacques Foccart, le « Monsieur Afrique » de De Gaulle, à Nicolas Sarkozy, en passant par François Mitterrand, la franc-maçonnerie a souvent servi de réseau d'information et de lobbying dans les plus hautes sphères du pouvoir économique et politique. Nombre de ministres de la Coopération (dont Christian Nucci et Jacques Godfrain), des responsables des services de renseignements (comme Alain Juillet) ou des responsables de l'Agence française de développement (AFD) sont ou ont été francs-maçons. « Depuis plus de vingt ans, la Grande Loge nationale française (GLNF) mène une large offensive afin de s'implanter dans les cercles du pouvoir africain où ministres et chefs d'État ont déjà été initiés. Foellneret son successeur, l'avocat d'affaires niçois proche de Nicolas Sarkozy, François Stifani, ont été les principaux artisans de cette conquête.
Discrétion
En Afrique, les francs-maçons sont particulièrement arrivistes et carriéristes. Ils viennent dans l'espoir de rencontrer un ministre ou de faire une affaire. Ils sont très mal vus par la population africaine. Ils sont souvent accusés de crimes liés aux rituels et aux trafics d'organes humains. C’est pour cela que les hommes de pouvoir Africains restent souvent très discrets sur leur appartenance à la franc-maçonnerie. Comme le dit justement Vincent Hugeux dans un article paru dans L’Express[2] en janvier 2009 : « A de très rares exceptions près, les chefs d'Etat africains laissent planer l'incertitude quant à leur allégeance maçonnique. Par souci de ne pas heurter l'opinion au pays. » En Afrique plus qu’ailleurs, l’existence d’une telle maçonnerie «élitiste» ne peut que renforcer la confiscation du pouvoir, et son corollaire, l’accaparement des richesses.
[1]C’est en effet en 1781, à Saint-Louis du Sénégal, que le Grand-Orient de France a créé sa première loge en terre africaine. Pour les colons, il s’agissait surtout de prolonger le mode de vie européen sous les tropiques. Mais, ce n’est qu’à partir des indépendances, en 1960, que les Africains vont «s’emparer» de la franc-maçonnerie, en s’affranchissant quelque peu de la tutelle française.
[2] Le 17 avril 2008, L'Express publie dans son édition internationale une enquête sur les réseaux francs-maçons subsahariens, intitulée "L'Afrique aux premières loges".
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