Pourquoi votons-nous comme nous votons,- ce qui renvoie à cette autre question fondamentale : qu’est-ce qui fait que nous pensons ce que nous pensons ? tentatives de réponses dans deux ouvrages.
Titre : Néo-libéralisme(s) – Une archéologie intellectuelle
Auteur : Serge Audier
Editions : Grasset
Nombre de pages : 632
Prix : 27 €.
Titre : Le complexe d’Orphée : La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès
Auteur : Jean-Claude Michéa,
Editions : Climats
Nombre de pages : 358
Prix : 20 €
L’histoire des idées est presque une science exacte. La clinique, c’est-à-dire l’observation critique (non pas plate et bassement primaire) des gens, le démontre. Par là, nous signifions le caractère indispensable d’une totale et permanente interdisciplinarité dans la volonté d’évaluer la véracité des dires de ces deux ouvrages d’experts en la matière. Celle-ci, qu’elle est-elle en fin de compte ? Elle tient tout à la fois de la sociologie politique, de la psychologie des masses, de la morale, de la science économique et de l’Histoire tout court si l’on peut dire. D’autres sciences humaines (et, qui sait ? peut-être même pas si inexactes qu’il n’y paraîtrait au premier abord) interviennent sans doute. Parmi les questions auxquelles tentent de répondre comme malgré eux ces deux livres, nous avons identifié celle-ci : pourquoi votons-nous comme nous votons,- ce qui renvoie à cette autre question fondamentale : qu’est-ce qui fait que nous pensons ce que nous pensons ?
Libéralisme et néolibéralisme
Fusse pour le dénigrer, notre époque baigne dans le libéralisme. Mais la solution libérale est traversée de molécules diverses et qui s’opposent depuis les recompositions qu’elle a connues lors du colloque Walter Lippmann de 1938 et la constitution de la Société du Mont Pèlerin en 1947, nous explique Serge Audier. Il y aurait en premier lieu le libéralisme classique, représenté par Smith et Ricardo : la main invisible, bienfaisante et qui règle tout spontanément ; la division du travail à l’échelle mondiale ; unn agencement parfait et perpétuel de l’offre et de la demande en quelque sorte qui postule sans le dire l’existence de Dieu. Sur ce fond, se sont donc dessinés de nouveaux libéralismes qui, comme leur nom le sous-entend, ont pris quelques libertés avec le libéralisme originel. Tantôt s’agit-il de libertés convenables (autorisées par ce dernier et qui coulent de source). Dans ce cas là, l’ordre du monde et la hiérarchie des normes (qu’on aura tendance à confondre avec l’existence et la hiérarchie des ordres manière Ancien Régime) sont respectés. Tantôt a-t-on affaire à l’entrisme de doctrines contre-nature s’immisçant sous l’orbite du libéralisme et se revendiquant de ses prémisses alors qu’en fait, il nous sert en sous-main (puis, au fur et à mesure du temps, de manière éhontée) des idées parjures tendant à bouleverser l’organisation de la société. Dans ce second cas de figure, le néolibéralisme sort de son lit, se permet toutes les audaces pour, enfin, transformer en un tour de magie (noire) son caractère foncièrement mal-pensant en ce que ses contradicteurs appellent de nos jours le politiquement correct. Et voilà comment en un tour de passe-passe - étalé quand même sur ces soixante dernières années - tant de gens ont pu être abusés, -ou ont pu si complaisamment se laisser tromper.
Un ou des libéralismes ?
Vous l’avez remarqué : le titre de l’ouvrage de Serge Audier comporte un pluriel hypothétique. Si la première des hypothèses esquissée plus haut est juste (fidélité de tous les libéralismes à la marque de fabrique), le singulier s’impose. Si, à l’inverse, une certaine Gauche et une fausse Droite nous ont délivré depuis lors, sous couvert de modernité, des contrefaçons, nous voilà marron. En tous cas, les bourgeoisies depuis nombre de décennies le sont. La sociologie électorale nous le montre. Et Jean-Claude Michéa, tout autant clinicien que théoricien, à la manière du Spinoza du Traité théologico-politique, nous le démontre. Son sous-titre l’indique aussi à sa manière : la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès. Ce que les bourgeoisies n’ont pas compris, le peuple, lui, l’avait pressenti depuis longtemps : laisser la finance et les financiers en liberté, c’est, d’un même pas, laisser libre cours à toutes les innovations, à tous les travers quels qu’ils soient. La main invisible d’Adam Smith est peut-être invisible, mais on l’a dans la figure. Ce que je pense en matière d’organisation économique, financière et monétaire a bien à voir avec ce que je laisse faire et approuve en les autres matières. Tout se tient, et d’un seul tenant. Le reste est arguties et casuistique de néo-jésuites. Nous parlerons donc dorénavant de gens ordrinaires : eux, au moins, s’insèrent d’instinct dans un ordre. Les autres, qui croient pouvoir s’en extraire sans risques et ne voient qu’à court terme où se situe leur intérêt, en paieront un jour le prix. En espèces sonnantes et trébuchantes cela va sans dire. Intérêt (enfin) compris.
Hubert de Champris
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