Comment l'Église peut-elle condamner la congélation des embryons, même en surnombre, dans le but de créer la vie, et ne pas s'opposer à leur suppression, qui serait un acte de mort ? C'est la question posée par un correspondant de Liberté politique à Mgr Jacques Suaudeau, à la suite de son article du 19 mars 2009 : Que faire des embryons surnuméraires ?
Mgr Jacques Suaudeau est responsable de la section scientifique de l'Académie pontificale pour la vie.
A Swaelia, commentaire du 21 mars 2009
Monsieur,
Je vous remercie de vos remarques concernant les quelques lignes que j'avais écrites pour éclairer la position de l'Église face à la question des embryons congelés "abandonnés" par leurs "parents" biologiques, et voués à la destruction par arrêt de la conservation à l'achèvement de la période maxima de conservation permise par la loi.
Les solutions apparemment éthiques
1/ En ce qui concerne la possibilité de trouver une solution éthique à la situation impossible dans laquelle se trouvent ces embryons, j'avais indiqué que l'on pourrait éventuellement chercher à retrouver les "parents biologiques" de ces embryons, en dépit des difficultés, et inviter la mère à se prêter à un transfert utérin de ces embryons, que ce transfert soit suivi ou non de grossesse. L'idée d'un tel transfert tardif ne semble pas, a priori, inacceptable, sur le plan médical comme sur le plan éthique. Mais, en examinant ce projet de plus près, on constate qu'il se heurte à de grosses difficultés pratiques.
La première difficulté tient à la définition même des embryons qui nous occupent : ce sont des embryons "abandonnés", c'est-à-dire que les "parents biologiques" qui avaient donné aux médecins, dans le cadre d'un programme FIVET, leur accord pour la création d'embryons "en surnombre" et leur conservation subséquente par congélation, en vue d'accroître les chances de réussite des cycles FIVET qu'ils entreprenaient, ont "rompu les ponts" avec la clinique en cause, et se sont rendus plus ou moins volontairement introuvables, le plus souvent à la suite de la réussite de la FIVET à laquelle ils s'étaient prêtés. Ces parents feront probablement tout pour maintenir autour d'eux, dans leur famille, chez leurs amis, le secret sur l'origine de cette grossesse "miraculeuse", survenue au bon moment.
Admettons que, par chance, on puisse remettre la main sur un des ces couples, au bout de cinq ans, quand on arrive à la date fatidique de la fin légale de la conservation des embryons "orphelins". Admettons même que le couple, qui a entre-temps acquis une certaine maturité, ou a effectué une conversion religieuse, accepte de se prêter au transfert utérin des embryons qu'ils avaient abandonnés, et pour lesquels ils ont maintenant mauvaise conscience, car l'idée même de les voir détruits leur déplaît. Quels sont les écueils sur lesquels peut échouer cette proposition ?
- le premier écueil est technique et médical: le couple a vieilli et a probablement passé l'âge des grossesses sans problèmes. Le risque de trisomie n'est pas négligeable, Le risque de malformation foetale ou de désordres de type épigénétique, lié à la longue période de conservation in vitro des embryons, puis aux effets délétères de leur décongélation, n'est pas négligeable non plus. Il est probable que les médecins déconseilleront une telle opération., comme exposant à trop de risques.
- le second écueil est éthique, et tient à la pratique du transfert lui-même. Celui-ci fait rentrer le couple dans une démarche de FIVET, simplement étalée dans le temps. Cette FIVET a été commencée, disons, il y a cinq ans, avec la fécondation in vitro de ces embryons. Elle a été arrêtée parce que les parents ne voulaient pas alors d'une autre grossesse, mais l'heure est venue de la porter à son achèvement. Si les parents sont chrétiens et ont conscience de l'interdiction éthique de toute FIVET, comme contraire à la procréation humaine, la proposition qui leur est faite d'implanter tous ces embryons chez la mère, après leur décongélation, devrait les troubler. En acceptant en effet l'implantation de ces embryons, ils savent qu'ils vont entériner et achever le processus de FIVET commencé cinq ans auparavant, en contradiction avec l'enseignement de l'Église. Cette FIVET qu'ils vont parachever sera illicite, puisqu'elle viendra implanter un embryon qui n'est pas le résultat de l'amour conjugal, dans une manoeuvre de laboratoire qui dissocie union et procréation, et se substitue à l'acte naturel de procréation.
On peut bien sur argumenter en disant qu'il s'agit de sauver des vies humaines, et que cela autorise à passer outre aux injections morales ordinaires. Mais :
- la décongélation de ces embryons implique un tri de ces embryons, et le rejet de ceux qui n'auront pas supporté le processus de décongélation. En acceptant de décongeler les embryons, on se rend à l'avance coupable de la mort de ceux qui ne pourront supporter le processus,
- il s'agit là d'une opération de sauvetage, sous la menace de la décongélation légale: on va donc implanter ensemble tous les embryons décongelés : ce qui implique qu'on accepte d'avance la mort en quelque sorte programmée, de tous ces embryons, sauf un, celui qui éventuellement réussirait à s'implanter,
- la "vie humaine" dont il est question ici est "inhumaine" dans la réalité, car un embryon n'est pas fait pour vivre une vie paralysée, au froid. En fait, ces conditions de survie ne respectent pas la dignité de l'embryon. Accepter d'"utiliser" ces embryons congelés revient à avaliser le processus profondément illicite qui les a maintenu dans un tel état, des années durant. Il y a coopération à ce mal, que l'on le veuille ou non.
Au total, cette solution apparemment éthique fait retomber les personnes qui l'acceptent dans tout ce que l'Église condamne dans la FIVET avec conservation d'embryons surnuméraires par congélation. Les personnes qui accepteraient de se prêter, en toute bonne fois, à cette manoeuvre dédouanant éthiquement les congélateurs d'embryons, participeraient, sans le vouloir directement, certes, au mal de cette pratique, de la même façon que des parents qui acceptent d'adopter un enfant "sous le manteau" en sachant que la provenance de cet enfant est suspecte, contribuent au trafic d'enfant. Mais ici la situation éthique est plus grave que dans celle de l'adoption d'un enfant procuré de façon malhonnête : en effet, l'embryon congelé que les parents "adoptent" en fin de compte, n'aurait jamais du être congelé, et n'aurait jamais du parvenir jusqu'à eux. Accepter de le recevoir, cinq ans plus tard, c'est donner sa caution morale à cinq années d'existence sans exister de ces embryons, dans une situation indigne de l'être humain.
Parce que l'implantation tardive in utero, par leur parents biologiques , des embryons qu'ils avaient abandonnés congelés, des années durant, impliquerait de façon excessive une coopération au mal de la FIVET et au mal de la congélation embryonnaire, et parce que la réparation éthique du tort causé par la congélation , telle qu'on la recherche dans l'implantation utérine de ces embryons au terme de leur congélation, n'est pas convaincante, à cause de la destruction embryonnaire qui surviendra avant et après cette implantation, cette "solution" éthique au problème posé par la situation des embryons congelés, abandonnés par leurs parents biologiques, ne paraît pas acceptable.
Les praticiens responsables
2/ En ce qui concerne le second volet de vos questions, qui vise l'interpellation fictive des praticiens responsables de la congélation embryonnaire, en leur montrant que la situation qu'ils ont ainsi créée n'a pas de solution éthique satisfaisante, et qu'il ne leur reste plus que le pire à faire — porter remède à la situation indigne où ils ont volontairement placé ces embryons en y mettant fin, j'ai effectivement souligné que l'Église ne donne pas par là sa caution à la décongélation embryonnaire. Elle ne la qualifie même pas de "moindre mal", une expression au reste périlleuse en éthique car on n'a jamais le droit de faire un mal, même en vue d'un bien à distance.
Elle dit simplement que l'adoption embryonnaire n'est pas acceptable parce qu'elle va contre les engagements du mariage, et elle ajoute que même l'implantation intra utérine tardive de ces embryons, si elle était acceptée par leur mère biologique, poserait problème parce qu'elle rentrerait dans l'illicéité de la technique de transfert qu'une telle implantation requérrait, et parce qu'elle viendrait en quelque sorte cautionner le processus de congélation des embryons.
Le statut des embryons congelés
3/ En addition à ces deux réflexions, il faut en ajouter une troisième qui concerne le statut particulier des embryons conservés par congélation. Un embryon normal demande à vivre à 37 degrés centigrade, et à s'implanter aux environs du septième jour dans la muqueuse utérine (qui assure son oxygénation et l'apport des métabolites qui lui sont nécessaire). Lorsque l'on congèle un embryon, on le met dans un état de vie artificiellement arrêtée, profondément anormale et immorale à cause du respect que l'on doit à ce petit être humain. Il s'agit en fait d'une demi-mort. La survie de cet embryon est assurée par un moyen artificiel : le congélateur. Cette situation est profondément illicite et demande à être arrêtée au plus tôt, par respect pour l'embryon.
Décongeler dans ces conditions l'embryon n'est pas le tuer, c'est le ramener dans des conditions de survie plus normale, plus physiologique, dans un milieu de culture, en incubateur, ce qu'on peut comparer à la situation de l'embryon parcourant la trompe de Fallope avant son implantation. Si l'on ne peut assurer une implantation utérine de cet embryon, chez sa mère biologique, au terme de la période maxima de conservation possible en milieu de culture, soit quelques jours, il est certain que l'on va assister à la dégénérescence naturelle de cet embryon, à l'instar de ce qui se passe pour au moins 40% des embryons formés par fécondation naturelle, dans la trompe de Fallope. On ne vit pas "un meurtre".
Y aurait-il une obligation éthique à implanter coûte que coûte ces embryons, après leur décongélation, dans un utérus maternel ? Cet acte serait toujours moralement illicite, puisqu'il se ferait dans le cadre d'une FIVET. Mais, de plus, c'est la décongélation qui est moralement obligatoire, par respect de l'embryon, et non le transfert, qui est une manoeuvre totalement artificielle.
On pourrait d'ailleurs qualifier de moyens "extraordinaires", "disproportionnés" le fait d'assurer la survie d'un embryon congelé, soit par son maintien artificiel en situation congelée, grâce au fonctionnement du congélateur, soit par son transfert, non moins artificiel, dans l'utérus d'une personne qui n'est pas la mère biologique, transfert effectué en salle d'opération FIVET, en utilisant la technique FIVET et les moyens FIVET, par un professionnel de la FIVET, avec tout ce que cela implique de destruction embryonnaire programmée.
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