XV de France : comment l’argent a cassé le rugby français

Dans les pages de Sport24, le chroniqueur sportif du Figaro David Reyrat pointe les causes profondes des faiblesses du rugby français, après la déroute historique du XV de France en quart de finale de la coupe du monde, face aux All Blacks. Accusés : le transfert du pouvoir aux clubs, la course aux titres à l’importe quel prix, la multiplication des matchs pour rentabiliser les investissements…

[Le Figaro, 19/10/2015] — La déflagration est immense. Après la débâcle du XV de France face aux All Blacks - la plus large de son histoire (62-13) -, le rugby français est un champ de ruines. Les responsabilités du sélectionneur, Philippe Saint-André, et de ses joueurs sont évidemment engagées. Mais en faire les seuls coupables serait injuste. C’est tout un système qui a abouti à ce désastre. Nation majeure sur l’échiquier mondial, la France n’a cessé de rétrograder dans la hiérarchie depuis une dizaine d’années. Pour n’avoir pas su, pas voulu, faire de son équipe nationale la priorité.

Le passage au professionnalisme, il y a tout juste vingt ans, a progressivement fait basculer le pouvoir de la Fédération aux clubs. Ce sont eux qui tiennent les cordons de la bourse. Riches mécènes, généreux sponsors, droits télé sans cesse à la hausse (Canal + verse 74 millions d’euros par an pour diffuser le Top 14), les présidents de club ont le pouvoir. Un pouvoir de nuisance pour le XV de France. Leur objectif est clair : gagner des titres à n’importe quel prix. Alors ils recrutent à tour de bras à l’étranger des stars souvent vieillissantes et des anonymes venus de Géorgie ou des Fidji à un tarif défiant toute concurrence, retardant ainsi l’éclosion des espoirs français.

Onze mois sur douze

Pour ne rien arranger, l’enjeu prend le dessus sur le jeu. Quand, partout, c’est un rugby offensif, audacieux, qui est mis à l’honneur, en France, le combat, la mêlée sont toujours privilégiés. La prise de risques est proscrite pour un rugby rabougri qui ne prépare pas aux joutes internationales. Mais il y a pire encore. Pour rentabiliser ces investissements, il faut beaucoup de recettes, donc beaucoup de matchs. Alors, en France, les joueurs sont sur le pont onze mois sur douze. Finissant une saison épuisés pour entamer la suivante sans véritable préparation physique. Pour les meilleurs joueurs, en ajoutant l’équipe de France, on arrive à près de 40 matchs par saison. Pratiquement le double d’un All Black, par exemple.

Comment fait-on ailleurs ? Dans la plupart des pays (Nouvelle-Zélande, Australie, mais aussi Irlande, pays de Galles ou, récemment, Argentine), les joueurs sont sous contrat avec leur fédération. Qui veille à ce que leurs pépites puissent récupérer et ne succombent pas aux cadences infernales. En Angleterre, où le système est le même qu’en France, la Fédération, grâce au trésor de guerre fourni par Twickenham, propriété de la RFU, dédommage grassement les clubs pour qu’ils laissent leurs meilleurs éléments à la disposition du sélectionneur. Ce qui n’a pas empêché l’élimination prématurée du XV de la Rose…

La chasse aux sponsors

Pourquoi la France fait-elle exception ? Par conservatisme d’abord. Incarné à la Fédération par le duo Pierre Camou-Serge Blanco, respectivement président et vice-président. Le premier brille par son silence. Pense d’abord à ne déplaire à personne, réélection oblige. En un mot, il a renoncé à contester le pouvoir de la Ligue (les clubs). Le second a pour unique projet la construction d’un grand stade, censé, une fois le crédit remboursé, devenir la machine à cash de la FFR. Sauf que son coût est exorbitant (plus de 600 millions d’euros) pour un retour sur investissement prévu, au mieux, d’ici à une trentaine d’années. C’est dire si le XV de France a le temps de connaître d’autres jours sombres avant d’espérer rivaliser à nouveau.

Par égoïsme ensuite. Celui des présidents de clubs, qui privilégient leurs petits intérêts à ceux de l’équipe de France. Remplir leurs stades, séduire les chaînes à péage et les sponsors, c’est tout ce qui compte. Un calcul à courte vue, suicidaire, qui oublie une donnée essentielle. La vitrine du rugby hexagonal, c’est le XV de France. Le seul à séduire au-delà du cercle des passionnés. Une affiche de Top 14, c’est, au mieux, 1 million de téléspectateurs. Les Bleus, c’est 5 millions lors du Tournoi des six nations. Jusqu’à quatre fois plus quand ils disputent une finale de Coupe du monde, comme en 2011.

Cote d’alerte

Le capital sympathie, la notoriété du rugby français reposent sur l’équipe nationale. Grâce à elle, le rugby est devenu le deuxième sport en France, derrière l’intouchable football. La déroute subie samedi soir à Cardiff risque d’avoir des conséquences sur cet intérêt. On peut même imaginer le pire si l’absence de résultats — le XV de France n’a plus remporté le Tournoi depuis 2010… — se prolongeait. La cote d’alerte est atteinte. Il n’y a plus de temps à perdre. Des réformes. Et vite.

D. R.

 

 

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