Synode : les tensions entre catholicisme et modernité ne vont pas se dissiper

Dans une tribune publiée par Le Monde, le philosophe explique pourquoi les débats internes à l’Église sur la pastorale du mariage, dans le cadre des synodes sur la famille, ne peuvent pas changer le caractère objectif de sa doctrine sur l’amour humain, dont les fondements sont anthropologiques.

[Le Monde, 8/10/2015] — L'Église catholique s'apprête-t-elle à changer de paradigme en matière de morale sexuelle et conjugale ? Depuis que le pape François a convoqué en 2013 deux synodes sur la famille, le débat fait rage à tous les niveaux de l'Église.

Rappelons tout d'abord qu'un synode est une assemblée consultative d'évêques et d'experts et non pas un parlement au pouvoir législatif. L'Église n'est pas une démocratie et elle n'entretient pas avec sa doctrine le même rapport qu'un parti politique avec son idéologie et son programme. Il faut donc éviter de se tromper de registre et de plaquer sur les débats actuels des catégories trop « mondaines ».

Une crise non refermée

Il n'en reste pas moins vrai que l'Église sous l'impulsion du pape François vit des heures importantes de réflexion et de tension. Le point de départ du débat est un constat : l'enseignement moral de l'Église sur la sexualité, le mariage et la famille n'est pas reçu et mis en pratique par une grande majorité de baptisés qui le considère comme impraticable. Le symbole de ce fossé entre doctrine et pratique est bien sûr Humanae vitae, du nom de l'encyclique de Paul VI sur la régulation des naissances publiée en 1968. La (non)réception de ce texte a ouvert une crise théologique et pastorale qui ne s'est jamais refermée malgré les efforts des pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI pour éteindre l'incendie.

Le problème auquel l'Église est depuis lors confronté a été formulé en 1999 par le cardinal Martini, célèbre évêque de Milan, lors du synode sur l'Europe : n'est-il pas venu le temps de défaire certains « nœuds disciplinaires » brouillant inutilement le message de l'Évangile aux yeux de nos contemporains ? Le magistère de l'Église ne doit-il pas enfin affirmer en ces matières de morale sexuelle le principe moderne du primat de la conscience individuelle et par-là, accepter de s'auto-relativiser ?

De nombreux indices poussent à croire que le pape François a rouvert l'agenda du grand cardinal jésuite, et qu'en s'entourant des cardinaux Kasper, Marx et Danneels partageant un tel diagnostic, il veut achever le processus de rénovation que Jean-Paul II avait contré de tout le poids de son autorité. En quels termes le problème se pose-t-il aux pères synodaux et quelles sont les contraintes internes d'un tel débat, contraintes dont l'oubli fausse toute compréhension des enjeux par un observateur extérieur ?

La voie de l’accompagnement idéaliste

Sur les questions les plus débattues aujourd’hui à savoir sur les divorcés remariés, la contraception, les unions libres ou encore les unions entre personnes de même sexe, certains cardinaux réclament que la doctrine n’apparaisse plus comme un ensemble de normes morales obligatoires mais comme un idéal régulateur. La pastorale consiste pour eux à accompagner les personnes et les couples sur un chemin de croissance par nature indéfini. Dans une telle optique, l’accès aux sacrements de l’eucharistie et de la réconciliation est remis au discernement de la conscience individuelle, le magistère et les pasteurs ne fournissant qu’un conseil sur des matières vues comme optionnelles.

Une telle articulation permettrait de combler à moindre frais le fossé entre l’Église et la mentalité contemporaine en soldant les malentendus oblitérant l’annonce du message évangélique dans sa pureté et sa simplicité franciscaines. Ainsi, ce que le concile Vatican II aurait initié serait enfin accompli : l’apaisement des tensions entre l’Église et le monde moderne qui, de la Réforme protestante et le concile de Trente en passant par la Révolution et la crise moderniste, ont consommé une immense énergie interne pour un piètre résultat. Un tel scenario est plaisant à entendre mais tient-il tous les fils du problème auquel l’Église est aujourd’hui confronté ?

Le changement de statut des normes morales en idéal bute sur au moins deux points dont on peut raisonnablement penser qu’ils sont intrinsèques à la doctrine catholique : les sacrements et l’anthropologie du corps sexué.

Les contraintes anthropologiques du sacrement

Peut-on penser que les divorcés remariés ou les personnes assumant en conscience une vie sexuelle hors mariage peuvent recevoir l’absolution dans le sacrement de la réconciliation ? Cela signifierait que l’Église remet en cause le lien nécessaire entre réception du pardon et repentir. Comment en effet accueillir le pardon pour un acte envers lequel on n’éprouve aucun repentir ni ferme résolution de ne plus l’accomplir ? Dans l’Église de demain, l’adultère et la fornication deviendraient-ils les seuls péchés pardonnés sans nécessaire repentir ? Cela remettrait en cause l’articulation catholique fondamentale entre grâce et liberté humaine.

En effet, le principe anthropologique gouvernant la morale sexuelle de l’Église est l’unité de la personne qui fait de son corps sexué l’expression de son choix. L’indissolubilité du mariage est fondée sur la nature du lien réciproque noué par un don de soi signifié dans le don de son corps à l’autre. Dès lors, toute relation sexuelle vécue en dehors du lien conjugal est perçu comme un langage mensonger car ne respectant par la signification objective de la nature sexuée de la personne humaine.

On pensera ce que l’on voudra de telles doctrines anthropologique et sacramentelle mais elles représentent des contraintes internes à la réflexion pastorale engagée au plus haut sommet de l’Église. Bref, il n’est pas sûr que les tensions entre le catholicisme et le monde moderne se dissipent prochainement.               

 

Thibaud Collin est philosophe. Il a publié Divorcés-remariés, l’Église va-t-elle (enfin) évoluer ? (DDB, 2014).

 

 

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