Les notes ? Non, « l’évaluation positive » ! Les devoirs à la maison ? Inégalité insupportable ! Les redoublements ? Réduisons-les ! A la Sorbonne, mardi, le Président de la République a pris le costume de M. Pédago. Triste horizon pour l’école.
Le rapport issu de cet écran de fumée qu’on appelle la concertation, communiqué au ministère de l’Education nationale la semaine dernière, a largement inspiré les annonces de François Hollande. Au menu du discours présidentiel, du très lourd attend les élèves, du très très lourd !
Les notes dans le collimateur
La notation, tout d’abord. Elle doit « indiquer un niveau plus que de sanctionner » d’après le chef de l’État, là où le rapport proposait de « pratiquer, plutôt qu’une notation-sanction, une évaluation positive simple et lisible, valorisant les progrès, compréhensibles par les familles ». Bref, amis professeurs, regardez le verre à moitié plein, même s’il est aux trois-quarts vide !
Néanmoins, Le Figaro, dont une page entière est consacrée aux mesures programmées par François Hollande, rappelle que « si syndicats d’enseignants et de parents se retrouvent sur la nécessité de pratiquer une évaluation stimulante, tous ne concluent pas à la suppression des notes. Ainsi le Snalc reste-t-il fortement attaché, au collège et au lycée, à la notation sur 20 ». Ce qui n’est pas vraiment une surprise, puisque le Snalc est un irréductible défenseur des principes fondamentaux sur lesquels est fondée l’école républicaine.
Tu ne redoubleras point
Autre point essentiel : la réduction du nombre de redoublements. De quoi caresser dans le sens du poil nos gestionnaires - et ce ne sont pas leurs meilleurs ennemis pédagos qui leur jetteront la pierre -, puisque, selon la formule consacrée, « le redoublement coûte cher » (2 milliards d’euros par an selon Le Figaro) et il est « contre-productif ». D’autre part, le rapport place les parents en position de force dans la décision du redoublement, au détriment des professeurs.
Suppression des devoirs à la maison, piège à con ?
Troisième mesure majeure, la fin des devoirs à la maison en primaire, là aussi préconisée par le rapport. Bien qu’annoncée en 1956, elle n’a jamais été appliquée nous apprend Libération. A l’avenir, les devoirs seraient effectués dans l’établissement pour « rétablir l’égalité » selon François Hollande. Les inégalités sociales et culturelles entre les familles existent mais interdire les devoirs à la maison c’est oublier que le sens de l’effort doit aussi s’acquérir à l’extérieur d’une salle de classe, ne serait-ce que pour préparer les enfants à travailler en dehors des heures de cours, comme ils seront amenés à le faire plus tard.
Le Monde.fr précise que les Français sont opposés à cette mesure. Il s’agit en fait d’un sondage IFOP pour Radio Alouette d’après lequel 68% de la population serait défavorable à la suppression des devoirs à la maison. Surprenant : « plus les sondés sont jeunes, plus ils sont favorables au maintien des devoirs : 83% des 18-24 ans y sont favorables, contre 75% des 25-34 ans et 64% des plus de 35 ans », relève Le Monde. Moins étonnant en revanche : « les plus fervents défenseurs des devoirs à la maison sont ceux qui ont fait le plus d’études après le baccalauréat ».
A ces annonces principales s’en ajoutent encore bien d’autres. Le Monde, courageusement, en a dressé une liste : développement de l’e-éducation, « création d’une « instance légitime » pour écrire les programmes », priorité donnée à l’école primaire avec « plus de maîtres que de classes », « scolarisation en maternelle des moins de trois ans, dès la rentrée 2013, dans les territoires difficiles », « retour à la semaine de quatre jours et demi en primaire », « nouvelle formation des enseignants » avec les écoles du professorat et de l’éducation, « mettre fin à la labellisation des établissements qui cumulent tous les handicaps » si bien que « les zones d’éducation prioritaires créées sous Mitterrand en 1982 devraient laisser place à « une aide personnalisée aux établissements » », affectation « en terre difficile » d’enseignants expérimentés uniquement mais « sur la base du volontariat » etc …
Libération et M. Pédago
Le fondement de ce discours de François Hollande, c’est un déni : ne pas admettre qu’« être exigeant, c’est montrer de l’intérêt », comme l’écrivait André Maurois. Mais il n’est pas le seul fait du président. L’éditorial de Libération mercredi, signé par Vincent Giret, loue « la volonté d’en finir avec le parti pris stupide du « redoublement » ». Pour lui, « les profs mènent le jeu et contrôlent l’appareil scolaire » et « il faut profiter de l’urgence que commande une crise désormais globale pour (…) oser redéfinir le « métier » d’enseignant ». Et bien sûr, sinon le panorama ne serait pas complet, Libération appelle à « braver les conservatismes ».
Laurence Debril dans un article de L’Express est bien plus critique envers le président : « tout ça pour ça ? », s’interroge-t-elle. Elle revient sur la concertation « Ce si grand raout – 800 participants, 23 ministères associés, des réunions publiques dans 120 villes », qui aura surtout consisté à donner « la parole à ceux qui l’avaient déjà ». Elle cite un professeur : « la consultation locale a été pauvrissime. Les gens de terrain ont été très peu associés. Il y avait surtout des leaders d’opinion, qui ont fait de cette expérience une tribune ».
Elle note aussi que « les dossiers qui fâchent sont peu abordés : la réforme du lycée engagée par la droite est à peine remise en question, la problématique du baccalauréat tout juste effleurée. Comme la formation des maîtres, sujet pourtant crucial. Le thème du socle commun (ensemble de connaissances qui doivent être acquises à la fin de la scolarité obligatoire), dossier qui divise, qui implique une refonte des programmes, est évoqué avec prudence. Les propositions avancées sont pour la plupart déjà dans les tiroirs et reprennent des idées lancées par Vincent Peillon – voire par Nicolas Sarkozy -, comme la nécessité de créer des passerelles entre le primaire et le collège. »
« Pédagogie de la tisane »
Avec Hollande - ce n’est pas une surprise - les démolisseurs de l’école républicaine continueront à dormir tranquille et « la pédagogie de la tisane », pour reprendre l’excellente formule de Natacha Polony[1], fera de nouvelles victimes dans son désir de placer l’ « élève au centre du système ». Notre société ne s’en tirera que plus mal, les lendemains seront rudes. Gueule de bois assurée – trop de tisane, ce n’est pas bon pour la santé !-.
Il y a deux siècles, un des plus grands auteurs français écrivait : « Celui qui ouvre une porte d’école ferme une prison ». Victor Hugo ne connaissait pas les pédagogistes de la rue de Grenelle.
Laurent Ottavi
[1]M(me) Le Président si vous osiez … 15 mesures pour sauver l’école, Natacha Polony, Mille et une Nuits, 2007.









