Mgr Brouwet à propos des élections régionales : "La politique, c’est le domaine de la prudence"

[Famille chrétienne, 2/12/2015] — À la veille des élections régionales, Mgr Nicolas Brouwet, répond aux questions de Samuel Pruvot pour Famille chrétienne. L’évêque de Tarbes et Lourdes invite les chrétiens à s’engager au niveau local, tout en gardant leur liberté intérieure face aux lignes des partis.

Famille chrétienne. — Quelle est votre impression à la veille des élections régionales ?

Mgr Nicolas Brouwet. — Je suis admiratif du travail des élus de terrain – les élus municipaux en particulier –, qui sont au plus près de la vie concrète de leurs administrés, qui cherchent à développer les territoires, qui accompagnent la recherche d’emploi, de logement, ou qui s’occupent des voies de communication. On est loin de la politique politicienne.

En quel sens ?

Je pense à la face obscure de la vie politique et à nos déceptions devant l’absence de projet d’envergure et d’un débat serein sur les fondamentaux de notre vie sociale. Les programmes ressemblent à des listes bâties pour satisfaire des intérêts catégoriels. On a parfois le sentiment que tout se réduit à quelques slogans (le vivre ensemble, la laïcité, l’égalité) et à un jeu de réseaux. Une fois élu, et parce qu’il est redevable des soutiens reçus, un responsable politique peut très vite perdre son âme. Il doit, par fidélité à un parti, à un lobby, à un réseau, se conformer à une ligne officielle, parfois contre ses convictions personnelles.

Condamnez-vous la politique ?

Pas du tout ! Faire de la politique est extrêmement noble. C’est d’abord un service de la communauté ; un service qui demande de l’écoute, de l’empathie, une capacité à comprendre les situations particulières et les évolutions de fond, puis à inventer des solutions originales.

Ce service prend énormément sur le temps personnel, et en particulier sur la vie de famille. Que de soirées et de week-ends passés en réunions, en fêtes, en inaugurations, en visites ! C’est un service qui demande un travail de réflexion pour définir une vision, un projet conforme à ce qu’on pense être bien, juste, beau pour la communauté dans son ensemble. Cela demande beaucoup de force : non pas pour imposer son point de vue, mais pour garder sa liberté intérieure, afin d’exprimer ce qui paraît juste à sa conscience. Je connais bien des élus qui ont cette force d’âme et qui suscitent l’admiration et la reconnaissance de leurs administrés.

Malheureusement, les partis politiques ne sont pas vraiment des lieux de liberté. La stratégie est souvent plus importante que le service du bien commun. Cela explique sans doute la désaffection des électeurs. Quand un vrai projet fait défaut, on n’a plus envie de s’engager pour un candidat. Et on ne va pas voter pour favoriser une carrière personnelle !

Les chrétiens doivent-ils fuir la vie politique ?

C’est plutôt l’inverse ! Il faut que des chrétiens s’engagent dans la vie publique – peut-être en commençant par des mandats locaux –, et qu’ils veillent à garder à tout prix leur liberté de conscience intacte, tout en acceptant de se faire accompagner dans leur discernement. Je pense au pèlerinage des élus qui a lieu chaque année à Lourdes. Ils s’y rassemblent, au-delà des appartenances politiques, pour se poser, s’écouter, réfléchir et prier.

Cela dit, la politique restera toujours une affaire compliquée. Elle suppose de mettre les mains dans le cambouis. On est souvent rattrapé par une réalité qui n’entre pas dans nos formules et nos catégories. On est parfois amené à prendre des décisions qu’on voulait éviter. La politique, c’est le domaine de la prudence où l’on cherche à prendre la décision la meilleure en fonction des circonstances. Cette solution n’est parfois que la moins mauvaise.

Que faut-il penser de la progression annoncée du FN ?

Elle est certainement le signe de cette déception pour la politique dont je parlais au début. Avec le sentiment de ne pas être écouté par les partis traditionnels. Je crois qu’il faut commencer par aller lire leur programme et se faire une opinion à la lumière de l’enseignement social de l’Église en se demandant : « Est-ce que, en conscience, je veux cela pour ma commune, ma région, mon pays ? » Diaboliser, ostraciser ne sert à rien. Un citoyen, un électeur est capable de discerner, c’est-à-dire de poser les arguments, d’essayer de les comprendre et de se faire un jugement personnel ; c’est cela qui importe. La pauvreté actuelle du débat politique n’incite pas à poser calmement les enjeux. On s’invective, on s’accuse, on caricature, on ironise, on s’offusque. Tout cela ne fait pas un débat. Notre démocratie mérite beaucoup mieux !

 

 

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