Libéraux : des arguments, pas de l’ironie face au pape François !

L’économiste Jean-Yves Naudet répond dans Les Echos aux libéraux comme l’essayiste Gaspard Koenig selon lequel « le pape doit se convertir à l’économie de marché ». « Les libéraux, dit-il, gagneraient à connaître la doctrine sociale de l’Église, et ils verraient qu'elle n'est pas contraire à l'économie de marché, même si son rôle essentiel est d'ordre éthique. »

JY-Naudet

[Les Echos, 22/10/2015] — Il semblerait que le Pape bashing soit devenu un sport à la mode. Dans une société libérale, la liberté d'opinion est primordiale et chacun peut critiquer l'opinion des autres. Encore faut-il respecter les personnes et donc les croyances et chercher à convaincre en argumentant plus qu'en ironisant.

Dans le catholicisme, il existe des principes doctrinaux, qui s'imposent au croyant, et un domaine prudentiel, dans lequel un pape peut donner son opinion, mais qui relève plus de l'action propre des laïcs. Sur ces questions, chaque pape a sa personnalité et on comprendra qu'un Jean-Paul II, face au totalitarisme communiste, soit plus en phase avec le libre marché qu'un François, qui n'a connu que le capitalisme de connivence.

François critique l'argent, considéré comme une idole. Mais le Christ et l'Église ont considéré l'argent comme un bon serviteur et un mauvais maître, et l'Évangile montre des exemples du bon usage de l'argent, de l'obole de la veuve à la parabole du bon Samaritain en passant par celle des talents. Critiquer l'idolâtrie de l'argent rappelle simplement que « l'homme ne vit pas seulement de pain » et donc les dimensions affectives, culturelles, spirituelles de la vie.

L'argent est indispensable, mais il n'est pas l'horizon indépassable de l'humanité et l'idolâtrie n'est jamais bonne, y compris celle des posters de Che Guevara. Un non-croyant peut partager l'idée de Jean-Paul II selon laquelle l'histoire des hommes n'est pas celle de la lutte des classes, mais du « besoin d'aimer et d'être aimé ».

Des règles morales

Un pape se situe dans une tradition et admet les doctrines, ici sociales, de ses prédécesseurs. Un nouveau pape ne vient pas abolir les principes posés par les précédents, en l'occurrence ici la dignité de la personne, la solidarité, la subsidiarité, la société civile (rôle des associations, des entreprises,...), la propriété responsable, toutes choses qui conduisent naturellement vers l'économie de marché.

La subsidiarité notamment écarte tout collectivisme et implique une économie de libertés. Et Jean-Paul II a une fois pour toutes affirmé que « le marché libre est l'instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins ».

Il est vrai que François a des formules chocs ou critiques qui ont pu heurter les partisans du libre marché ; mais elles ont un sens. Par exemple dénoncer la « dictature d'une économie sans visage » rappelle que la liberté est indissociable de la responsabilité et que cette responsabilité est toujours celle des personnes, et qu'elle doit donc avoir un visage.

Plus généralement, il rappelle qu'il n'y a pas de marché sans règles morales, à commencer par l'honnêteté, comme le soulignait Hayek ; le marché repose sur la confiance dans le contrat signé, ce qui nécessite des règles morales à commencer par la loyauté dans les contrats. C'est d'abord ce rappel de l'éthique qu'il faut lire chez François, à travers ses formules chocs.

Démontrer plutôt que dénigrer

Par ailleurs, quand il critique le marché sans règles, il rappelle que le marché nécessite des institutions, un État de droit, à commencer par des droits de propriété exclusifs et transférables clairement définis. Ainsi, les libéraux joueraient un rôle plus positif en expliquant aux catholiques — et aux autres — qu'en matière d'environnement, face aux questions des ressources rares, minérales, végétales, animales, la solution est de définir des droits de propriété, permettant une bonne gestion, et que c'est autrement plus efficace qu'une réglementation étatique.

Plutôt qu'ironiser, il vaut mieux argumenter, et ne pas se tromper de cible. Prendre l'exemple des mollahs afghans pour reprocher au pape de critiquer le microcrédit n'est pas pertinent, alors qu'il soutient explicitement toutes les initiatives dans ce domaine.

Les propos de François doivent donc être replacés dans la perspective d'ensemble de la doctrine sociale de l'Église. Les libéraux gagneraient à la connaître et ils verraient qu'elle n'est pas contraire à l'économie de marché, même si son rôle essentiel est ici d'ordre éthique.

Mais les libéraux, au lieu d'ironiser ou de surfer négativement sur quelques formules chocs du pape, joueraient un rôle plus efficace en démontrant  au pape comme aux autres combien le libre marché a contribué à sortir des peuples entiers de la misère, bien mieux que toutes les aides publiques.

Oui, le pape a des mots très durs sur la réalité économique, qu'il attribue en partie au libre marché ; à nous de montrer par des exemples précis que nous sommes bien loin d'une économie de marché authentique, ne serait-ce que quand les dépenses publiques dépassent 50% du PIB !

La liberté responsable

Les Français sont bien placés pour montrer, exemple à l'appui, que c'est la dérive étatique et non le marché qui provoque l'exclusion et creuse l'écart social ! Mais quand l'Église donne comme mot d'ordre « créez et partagez », elle rappelle l'essentiel : mieux vaut accroître la taille du gâteau pour pouvoir ensuite volontairement soutenir ceux qui sont dans le besoin.

Si l'on veut convertir totalement les gens, y compris les papes, à l'économie de libre marché, il vaut mieux passer son temps à démontrer l'efficacité et la justice du marché, plutôt que de dénigrer ceux qui rappellent les devoirs de justice et de charité. La doctrine sociale de l'Église repose certes sur la foi, mais aussi sur la raison ; il faut donc utiliser également la raison pour expliquer pourquoi et comment l'économie de marché est conforme aux droits et à la dignité des hommes, et d'abord à leur liberté responsable.

 

Jean-Yves Naudet est président de l'Association des économistes catholiques, professeur émérite à l'université d'Aix-Marseille. Il vient de publier La Doctrine sociale de l’Église (T2), Les “choses nouvelles” d’aujourd’hui, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 246 p., 15 €.

 

 

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