Le socle commun ou l’école désintégrée.

[Source : Enseignants pour l'enfance]

Depuis une dizaine d’années, la plupart des réformes entreprises par l’Éducation nationale ont été justifiées par le socle commun. Fondamentale dans la politique du Ministère, cette notion constitue une rupture au regard de notre histoire scolaire. Par cette dernière en effet, c’est autant la mission d’un État qui entend instruire que la valeur d’une culture qui se trouvent reconsidérées.

Au commencement était Lisbonne
En mars 2000 s’est tenu à Lisbonne un conseil européen ayant assigné à l’union européenne l’objectif de créer « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ». Précisant cette orientation, le conseil affirmait que « l’investissement dans l’éducation et la formation » était « un facteur déterminant en matière de compétitivité, de croissance et d’emploi ». Fait singulier dans l’histoire de l’éducation, le savoir académique n’était plus considéré comme fin propre, mais directement ordonné à un objectif économique. Apprendre était destiné à produire, enseigner revenait à inculquer des comportements sociaux. En ce changement de paradigme, l’école, ce lieu à part où l’on apprend à faire la part des choses, était soumise à des impératifs de rendement ordonné à l’exigence d’une professionnalisation immédiate. L’otium, cette disponibilité romaine qui permet de s’ouvrir au monde, cédait sa place au negotium, posture de l’adulte plongé dans la gestion des affaires.

23 avril 2005, loi Fillon
Répondant à cette injonction, la France proposait, le 23 avril 2005 par son Ministre de l’Éducation nationale François Fillon, une loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école. A l’article 9 de celle-ci, était décidé que « la scolarité obligatoire » devait « au moins garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l’acquisition d’un socle commun constitué d’un ensemble de connaissances et de compétences ». Le but de ce dernier était alors de permettre à tout élève de « poursuivre sa formation, construire son avenir personnel et professionnel et réussir sa vie en société ». Les termes choisis parlaient d’eux-mêmes. Tout d’abord, l’impératif du savoir, dont la transmission était jusque là dévolue à l’école, se doublait de la vérification d’une aptitude. Non seulement l’école devait enseigner, mais en plus elle était chargée de contrôler une capacité à comprendre autant qu’à faire. Antichambre du corps social, l’instance scolaire préparait l’employabilité des personnes. De plus, l’article 2 de la même loi fixait à cette dernière la « mission première de faire partager aux élèves les valeurs de la République ». Tendue vers l’apprentissage d’une éthique strictement citoyenne, l’école ainsi changée se faisait propédeutique de l’isoloir. En ce fonctionnalisme étroit, la culture était asservie à des fins utilitaires. Le service rendu aux familles était d’abord prestation offerte à l’État et au marché. L’élève se destinait à être citoyen fonctionnel, appelé à produire, consommer, voter.

Loi de refondation pour l’école, article 13
Ne garantissant plus aucun contenu, ce socle commun ouvrait au Ministère de l’Éducation nationale les voies de l’arbitraire et de l’inflexion commandées les besoins du moment. Ainsi, le Parlement attribuait, en juillet 2013 et par la loi dite refondation pour l’école, un cadre précis au socle. Concernant ce dernier, l’article 13 déclarait qu’il pouvait désormais être « fixé par décret, après avis du Conseil supérieur des programmes ». Institution créée par Vincent Peillon, cette instance comptait 18 membres, dont dix étaient nommés par le Ministre. Par ce tour de force, le Parlement fut dessaisi des affaires éducatives. En plaçant à la tête d’un groupe consultatif doté d’une puissance législative des personnes qui lui étaient favorables, le Ministère faisait œuvre de confusion des pouvoirs. Preuve de cet autoritarisme, advenait la réforme du collège, qui s’institua justement par décret et au nom du socle commun. En cette violence, l’État, peu soucieux d’incarner le peuple et ses préoccupations éducatives, laissait faire une technocratie pilotée en consacrant la tyrannie des experts. Comme son nom ne laissait pas présager, le socle de la loi Fillon désolidarisait école et communauté nationale.

Qu’est-ce que la culture ?
L’ensemble de ces errances autant que la succession de ces manquements posaient alors la question de la culture. S’il semble encore évident que l’école a pour mission de s’en faire l’enseignante, la caractérisation même de ce terme fait aujourd’hui débat. Originellement, celle-ci est travail de la terre et donc élaboration seconde effectué à partir d’un matériau premier. En cette réception peut se créer une communauté, dans la mesure où chacun est appelé à prendre sa part. Mieux, l’assimilation par tous d’un même trésor crée l’adoption d’un langage partagé, permet le positionnement de chacun au regard de la source originelle. Pour le dire vite alors, la culture est un bien hérité, disponible et travaillé. Son acquisition favorise l’édification des individus autant que la constitution d’un lien social. Personnelle et collective, la somme des savoirs acquis aide l’enfant à se situer par rapport à lui-même, aux autres et au monde. Et cette vertu, la culture l’exerce d’elle-même sans qu’il soit nécessaire de l’y contraindre : qui lit un livre se lie aux autres et se donne au monde. Par son fonctionnalisme outré, le socle commun méconnaît non seulement la puissance de cette réalité mais il en amoindrit les effets. Un savoir immédiatement utile sera vite tari. Une instruction tournée vers le seul rendement finit par ne plus être rentable. Monétisée par les impératifs marchands, cette école utilitaire que bornent les impératifs du présent finira par coûter cher.

Missions et devoirs de l’État
Une telle déshérence est d’autant plus scandaleuse que l’État français, qui l’autorise et la favorise, maque à ses missions comme à ses devoirs. Le Préambule de la Constitution de 1946 stipule que « l’organisation de l’Enseignement public, gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État ». Conséquence de ce lien, l’article 34 de la Constitution du 4 octobre 1958, affirme que « la loi » « détermine les principes fondamentaux de l’enseignement ». En ces prérogatives, les plus hautes autorités sont considérées comme responsables et garantes de l’instruction délivrée. Témoin de cette exigence, le Code de l’Éducation en son article L 111-1 fait de l’ « éducation la première priorité nationale ». Mieux, le texte considère « la transmission des connaissances » comme « mission première » de l’école. Imbriqués autant que consécutifs, culture, école et État sont liés en un pacte qui assure l’unité d’une nation. Et cette conjonction n’est rendue possible que par la dignité d’un Ministère qui se conçoit comme service. Dans son principe même, l’Éducation nationale répond au besoin des familles qui demandent l’instruction pour leurs enfants. Si elle ne le fait plus, faut-il s’étonner alors que certains d’entre eux la quittent ?

Savoirs disciplinaires, Ministère solidaire
Rétablir une confiance durablement endommagée ne se fera pas sans engagement. Les enfants n’ont pas à être formés, évalués ou sanctionnés pour leurs compétences. Ils ont d’abord le droit d’être situés par rapport à des connaissances. Avant que de pouvoir, encore faut-il savoir. Or la culture, si elle se veut générale et commune, débute par l’exploration de champs spécifiques. Avant l’honnête homme, il y a l’écolier studieux. Avant que d’être citoyen du monde, l’individu passe par des savoirs qui lui permettent d’habiter ce dernier en hôte familier. Autant dire que le disciple est celui qui s’affronte aux disciplines. Autant dire que l’apprentissage de matières fondamentales est la matière première de toute vie scolaire. Conséquence de cet impératif, le Ministère de l’Éducation nationale doit engager sa responsabilité sur la transmission autant que sur l’acquisition de contenus. Et il serait bon que ces derniers soient séparés, nommés, plutôt que d’être confondus en cette indécise enveloppe qu’est le socle commun. Pour mémoire rappelons que la loi du 28 mars 1882 portant sur l’enseignement primaire et rédigée par Jules Ferry n’avait pas hésité à énumérer ainsi les savoirs requis pour tout enfant de la République : « L’enseignement primaire comprend l’instruction morale et civique ; la lecture et l’écriture ; la langue et les éléments de la littérature française ; la géographie, particulièrement celle de la France ; l’histoire, particulièrement celle de la France jusqu’à nos jours ; quelques notions usuelles de droit et d’économie politique ; les éléments des sciences naturelles physiques et mathématiques ; leurs applications à l’agriculture, à l’hygiène, aux arts industriels, travaux manuels et usage des outils des principaux métiers ; les éléments du dessin, du modelage et de la musique ; la gymnastique ; pour les garçons, les exercices militaires ; pour les filles, les travaux à l’aiguille ». La minutie de ces consignes peut paraître désuète et faire sourire. Il n’empêche, c’est elle qui créa cette école de l’exigence que tant nous envièrent. C’est aussi elle qui suscita, par la clarté de ses injonctions, l’adhésion de tout un peuple. Un État qui s’engage est aussi un État qui engage.

Le socle commun, qui dissocie école, culture et nation, est facteur de désunion qui rompt la solidité du pacte national. Pour s’y soustraire, bien des familles recourent à des artifices grâce auxquels les enfants de ces dernières parviennent tout de même à acquérir quelques savoirs. Quant aux autres, le monde scolaire les achalande en connaissances immédiatement accessibles, surfaites et consommables. Ce clivage, qui n’est bon pour personne, est symptôme d’un État malade, qui accepte l’idée de ne plus avoir à enseigner. Un tel divorce, péril pour notre République, n’est pas plus légitime que légal. N’ayant de commun que le nom, ce socle, venu de la loi Fillon, est appelé à devenir un jour question prioritaire de de constitutionnalité.