Le lynchage de Morano, paroxysme de la déliquescence du politique

L’essayiste Maxime Tandonnet regrette dans Le Figaro que la politique-spectacle de la période actuelle l’emporte sur les grands défis du présent et du futur à relever. 

[Le Figaro, 9/10/2015] — L’éviction de Nadine Morano de la liste des Républicains aux élections régionales du Grand Est et de la tête de liste de Meurthe-et-Moselle a été annoncée le 8 octobre. Que lui est-il reproché ? Des faits de corruption ? De trahison ? Non : une phrase prononcée lors d’une émission de politique-spectacle dont tout le jeu des animateurs consiste à pousser les « invités » à la faute.

Les mots proférés sont-ils insupportables, inacceptables, intolérables ? Mme Morano n’a pas parlé « d’inégalité des races » (la définition même du racisme), ni traité une catégorie de « sous-hommes », ni porté de jugement de valeur sur telle ou telle population d’origine. Sa parole sur « la France de race blanche » est archaïque, au sens où elle ne correspond plus à la réalité du pays. Elle est aussi explosive dans la mesure où elle heurte de plein fouet l’idéologie contemporaine axée sur la valorisation des minorités et de la diversité. Mais en quoi le fait de dire une contre-vérité voire de « déraper » serait-il criminel, au point de lui valoir une telle exclusion ? Comment en est-on arrivé à ce qu’une poignée de mots puisse ainsi bousculer pendant dix jours l’actualité ?

La dictature de l’émotion

L’ère du conformisme bat son plein. L’émotion des images dicte le comportement de chacun. À la suite des attentats de janvier dernier, il fallait « traiter ceux qui n’étaient pas Charlie ». La mode est passée. Désormais, « l’accueil » des migrants est au centre de l’impératif moral. Dans la société actuelle, il est indispensable de marcher, de penser et de parler droit. Le récalcitrant s’expose au rejet, à l’opprobre, à la honte d’être traité de raciste, de réactionnaire sinon d’être « assimilé aux thèses du Front national ». La crainte dicte les actes et les mots. Elle est à l’origine de l’éviction de Mme Morano.

La perspective d’être « suspectée » a conduit la commission d’investiture à ce choix unanime. Tout se passe comme si les Républicains, sous l’effet de la peur, avaient intériorisé l’accusation de racisme, si souvent proférée par la « gauche morale » quand ils étaient au pouvoir. Depuis la Terreur de 1793 et 1794, la France a bien changé tout en restant la même…

La quête complaisante du bouc émissaire

Les paroles de Mme Morano sont accusées d’être blessantes pour les minorités « non blanches ». Mais alors, pourquoi le monde politique et médiatique s’empresse-t-il de leur fournir, par le plus hypocrite des paradoxes, une aussi phénoménale caisse de résonance ? Le lynchage de Nadine donne l’image d’une « France d’en haut », politico-médiatique, qui se complaît dans la quête du bouc émissaire. Le philosophe René Girard pourrait trouver dans ce psychodrame une illustration de ses théories sur la « violence mimétique » et l’immolation de la « victime expiatoire » sur laquelle le « groupe » reconstruit son unité. Une meute de saintes Nitouches, de l’extrême droite à l’extrême gauche, dans un soudain accès de vertu offensée, se rachète ainsi une virginité en fustigeant la nouvelle maudite, une femme seule, la coupable idéale, la paria du jour. Il faut cogner sur Mme Morano pour s’offrir une pureté médiatique.

Que reste-t-il de la politique ?

Que reste-t-il de la politique ? Mme Morano est sanctionnée, elle est punie en étant privée de son investiture. La question n’est pas de savoir si sa présence à l’assemblée régionale est nécessaire ou non à l’intérêt général et à la nouvelle région du Grand Est. Non, un seul point l’emporte sur toute considération : comme une petite fille fautive, Nadine est privée de l’investiture. Un privilège personnel lui est retiré. Le mandat électoral, vidé de sa substance qui est la représentation du corps social et le service du bien commun, se présente ainsi au grand jour comme une récompense politicienne dans un intérêt individuel.

Enfin, cette méchante polémique marque une étape nouvelle de l’envolée de la vie publique dans les limbes. Nous assistons à une scène de politique-spectacle, le prolongement au quotidien de l’émission qui a vu Mme Morano « franchir la ligne jaune ». La classe dirigeante, y compris les oppositions, ne vit désormais que de scandales, d’annonces, de postures et de petites phrases. Elle s’empresse de déserter le monde des réalités.

Qui parle encore des 5 millions de chômeurs, du drame de la ghettoïsation des banlieues, de l’exclusion des jeunes, de la violence qui ronge le pays, des enjeux de l’éducation, de la maîtrise de l’immigration et de l’intégration, de la réforme des institutions, de la menace pour la sécurité de l’Europe et la paix que fait peser l’État islamique Daech, des génocides en cours contre les minorités chrétiennes et yazidies ? La politique ne consiste plus à décider, choisir, gouverner, ni même à se préparer à relever les grands défis du présent et du futur. Elle tend chaque jour un peu plus, de l’extrême gauche à l’extrême droite, vers la grande manipulation de l’opinion publique. Il est devenu tellement plus confortable, pour les responsables politiques, de jongler avec les passions, les illusions, les images et les émotions que de se salir les mains au contact de la réalité !

Maxime Tandonnet

 

 

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