L'aube dorée

Pendant que la Troïka fait et refait ses calculs de technocrates, le parti néo-fasciste s’installe durablement dans la société grecque. La progression de l’Aube dorée laisse craindre lecrépuscule de la démocratie dans ce pays, déjà rudement mise à mal par la mise sous tutelle qu’il subit. 

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L'Humanité

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« Les Juifs sont les responsables de toute cette crise, et de ce fait on peut parfaitement comprendre (sic) qu’Hitler a voulu les réduire en savon (sic) ». Ces propos d’Anastasia, habitante de Trikala, rapportés par Panagiotis Grigoriou, blogueur associé à Marianne2, font froid dans le dos. Après avoir profité du clientélisme du PASOK (parti socialiste), Anastasia a rallié l’Aube dorée, le parti néo-fasciste qui compte une vingtaine de sièges au Parlement depuis les élections de juin.

Le discours tenu par Anastasia est moins anecdotique qu’il n’y paraît. Pour reprendre les termes de Jacques de Guillebon, dans Causeur, « en Grèce, on redécouvre le fascisme, le vrai ». « L’Aube aux doigts de sang » n’est pas un Front national made in Greece, mais une organisation qui n’hésite pas à avoir recours à la violence physique. L’expulsion des immigrés est le pilier de son programme –ils proposent de plus de miner la frontière avec la Turquie -, qui prévoit également l’effacement de la dette grecque.

Un ancien groupuscule 

L’Aube dorée est née dans les années 1980 puis « entrée en semi clandestinité » d’après l’Humanité.fr. Un article de ladepeche.fr précise que ce mouvement (Chrysi Avgi en grec) est à l’origine un magazine, fondé par un mathématicien connu des services de police pour violence et possession d’explosifs. En 1993, il devient officiellement un parti politique, mais connaît de très faibles scores aux élections –il perd même provisoirement son autonomie. C’est bien la dégradation du niveau de vie des grecs, conséquence de l’austérité imposée au pays, qui a permis l’émergence de ce parti.

Et son influence est croissante. L’Humanité nous apprenait, début septembre, qu’un sondage plaçait l’Aube dorée, à 10,5% d’intentions de vote (+ 3 points par rapport aux élections de juin), devant le PASOK. Le parti extrémiste serait ainsi la troisième force politique de Grèce, derrière Nouvelle Démocratie (en baisse de 4 points) et Syriza (- 3 points). Il s’agit d’une nouvelle donne politique dangereuse, dans la mesure où l’Aube dorée est une sérieuse menace pour la cohésion sociale.

L’AFP nous informe ainsi que « des membres du parti d’extrême droite s’en étaient pris à des vendeurs de rue étrangers, détruisant des stands à Rafina près d’Athènes et sur un marché agricole à Messolonghi dans le centre du pays » au début du mois de septembre[1]. Le mouvement se justifie de ces actions dans un communiqué : « Les membres d’Aube dorée ont fait ce que l’État absent aurait dû faire il y a longtemps déjà ». « L'Association des petits vendeurs grecs, qui se dit de longue date victime de la concurrence déloyale des vendeurs de rue sans papier, a salué son action et souhaité qu'elle soit "étendue à tout le territoire", selon l'agence de presse ANA. » ajoute Reuters. 

Trois des députés de l’Aube dorée menaient le groupe responsable de l’attaque des immigrés. En conséquence, depuis le lundi 10 septembre, ils ne bénéficient plus de la protection des policiers. Selon le ministère, « cette décision vise à protéger les agents de police de possibles manquements à leur devoir, puisqu'ils doivent à la fois protéger des élus et poursuivre et interpeller les contrevenants ». Reuters précise aussi que « le chef de la police de Rafina a par ailleurs été suspendu de ses fonctions. Il lui est reproché de ne pas être intervenu pour mettre fin au saccage. »

Les policiers, précisément, sont en cause. Ils auraient voté pour moitié en faveur de ce parti –l’armée aussi l’aurait massivement soutenu dans les urnes -, et sont accusés de connivence avec l’Aube dorée face à la montée des violences racistes[2], ce qui a conduit le commissaire européen aux droits de l’homme à demander une enquête.

Une tribune parue sur Rue 89 résume : « En Grèce, la police vous conseille plutôt d’appeler les néonazis ». A Kalamata, raconte l’auteur de l’article, les « groupes de mendiants à chaque carrefour, le plus souvent des immigrés illégaux venus d’Asie et d’Afrique et laissés à la dérive après avoir franchi la porte d’entrée de l’Europe », « les immigrés clandestins vendant  à la sauvette des CD piratés » ont disparu. L’explication, « noire comme une nuit de la fin des années 30 » est la suivante : « c’est l’Aube dorée qui a nettoyé les carrefours de Kalamata, qui a organisé les bastonnades, ratonnades et passages à tabac ».

Dans cette même tribune, l’auteur raconte l’aventure d’une femme qui « aperçoit un homme de couleur dans son jardin ». Elle appelle la police. On lui répond que les forces de l’ordre ne viendront pas, mais qu’elle peut contacter l’Aube dorée dont on lui fournit le numéro de téléphone. La femme ne contacte pas le parti néo-fasciste et, pourtant, « quelques minutes plus tard, les milices d’Aube dorée déboulent ». L’intrus dans son jardin n’est plus là « mais, à quelques dizaines de mètres de là, se trouve une maison occupée par un Pakistanais ». Elle est incendiée.

« L’Aube aux doigts de sang »

Le succès de l’Aube dorée pose évidemment des questions, auxquelles la crise économique ne peut être la seule explication. Une piste complémentaire est développée par Valeurs actuelles dans un reportage. Celle de la « bombe migratoire en Grèce ».  « La frontière gréco-turque » étant « devenue la principale porte d’entrée des immigrés clandestins dans l’Union », l’afflux massif d’étrangers alimenterait l’intolérance des grecs  – désormais, selon Causeur, un dixième de la population en Grèce serait étrangère, trois fois plus qu’il y a dix ans.

Le succès de l’Aube dorée était aussi expliqué en mai dans un article du Monde par Georges Prevelakis : « Dans les quartiers où il y a de nombreux immigrés et une perception de criminalité, ils proposent leurs services aux personnes âgées, les accompagnant à la banque par exemple. » La distribution de colis alimentaires aux grecs seuls contribue aussi à leur succès.

Les « aubedoriens » exploitent les tensions avec les étrangers, et ont même appelé à la « lutte pour la Grèce contre les Éphialtès nouveaux » d’après Marianne2. Mais les étrangers ne sont pas les seuls souffre-douleurs de cette formation politique. Comme le nazisme autrefois[3], l’Aube dorée cible les homosexuels, les handicapés physiques et mentaux etc … Le courrier des Balkans raconte ainsi une distribution de tracts adressés aux homosexuels dans le quartier du Céramique à Athènes sur lesquels étaient écrits : « Vous êtes les prochains sur la liste ».

Autre initiative pour le moins terrifiante : la création d’une banque de sang réservée aux Grecs. L’aube dorée a organisé une collecte de dons de sang dans ce but. Elle affirme « posséder assez de stocks pour alimenter un hôpital public ».  La source ajoute que la semaine précédente, une épicerie « solidaire », c'est-à-dire strictement consacrée aux « grecs de souche » avait été créée.

« Forces obscures »

A la lecture de Libération, on apprend que le président grec, Károlos Papoúlias, dont le rôle est surtout symbolique est sorti de sa réserve pour dénoncer « une flagellation impitoyable » de la Grèce. Il estime que la politique d’austérité ne fait que renforcer les « forces obscures ». En effet, si ce traitement dramatique de la crise se poursuit en Grèce, il ne fera plus long feu de la démocratie dans ce pays, qui en fût pourtant le berceau.

Laurent Ottavi

[1] Ils ont contrôlé les permis de séjours des vendeurs immigrés, afin de déceler ceux qui étaient dans l’illégalité. Un homme n’avait pas ses papiers en règle selon les membres de l’Aube dorée et ils ont détruit son stand.

[2] Le syndicat des Travailleurs immigrés chiffre à plus de 500 le nombre d’immigrés hospitalisés ces derniers mois après avoir été victimes de violentes agressionsces.   

[3]Nikos Michaloliakos, leader de l’Aube dorée, « nie l’existence des chambres à gaz et de l’Holocauste »