Kapoor ou le sacre délirant de l’idéologie capitaliste

Les tags qui ont fleuri sur Dirty corner — « le Coin sale », l’installation d’Anish Kapoor qui s’étale sur l’œuvre des jardins de Le Nôtre au château de Versailles, seront finalement nettoyés, après hésitation du créateur. Juste avant cette décision, le philosophe Luc Ferry est revenu dans sa chronique du Figaro sur les raisons du succès de cette mise en scène « ignoble » et de la cupidité de l’art conceptuel, « malgré sa nullité ».

[Le Figaro, 17/09/2015] — Depuis qu’une poignée de crétins malfaisants a pris l’initiative de taguer ce que les thuriféraires de l’art contemporain appellent pompeusement son « œuvre » (j’ai d’autres qualificatifs en tête), ce brave Anish Kapoor exulte. Brave, car pourquoi lui en vouloir ? C’est un commerçant comme un autre, et s’il a fait fortune sur la bêtise humaine, comment le lui reprocher ? Qu’il ait enfin, après tant d’efforts, réussi à « choquer les bourgeois », la faute en revient à ces derniers, pas à lui, qui atteint enfin le graal, le succès escompté.

La preuve de sa joie innocente et pure d’être vandalisé ? Il s’est empressé de conserver les tags, des inscriptions violentes, qui plus est antisémites [avant de changer d’avis, Ndlr]. Imaginerait-on faire de même avec un Vermeer ou un Manet ? Évidemment non, ce qui permet au passage à Kapoor de critiquer la France, cette France qui lui fit pourtant l’insigne honneur de l’inviter dans son plus prestigieux palais, cette France qu’il feint de confondre avec la poignée d’imbéciles qui lui rendent le service insigne de faire avaler aux plus niais que ses bouts de ferraille rouillés et son « canon à merde » sont subversifs.

Un art vénal et mercantile

Qu’est-ce que toute cette affaire ridicule démontre à nouveau ? Que cet art vénal et mercantile n’a qu’une seule et unique finalité : mettre en scène l’idéologie capitaliste à l’état chimiquement pur, celle de la subversion et de la rupture avec la tradition — ce pourquoi il ne peut s’épanouir que dans un contraste proprement ignoble, dépourvu de toute noblesse, avec un lieu historique prestigieux. Du reste, Kapoor vend lui-même la mèche en commentant dans Le Monde son projet d’un simplisme confondant : « À Versailles, on attend l’ordre, j’ai voulu apporter le désordre. Chez Le Nôtre, tout est contrôle, contrôle du paysage, contrôle politique, perspective… Je ne suis pas décorateur, je ne voulais pas d’un ornement de plus. » En effet, réussite totale !

Comme l’écrit le grand Vargas Llosa dans son dernier livre (La Civilisation du spectacle, Gallimard), l’un des rares intellectuels d’envergure mondiale à ne pas craindre de dire que le roi est nu, on s’étonne qu’un « magnat paie douze millions d’euros pour un requin immergé dans une vitrine emplie de formol et que l’auteur de ce canular, Damien Hirst, soit aujourd’hui considéré, non pas comme un extraordinaire embobineur, mais comme un grand artiste de notre temps… ce qui discrédite notre époque où le culot et la bravade, le geste provocateur et insane suffisent parfois, avec l’aide des mafias qui contrôlent le marché de l’art et des critiques complices ou gobe-mouche, pour couronner de faux prestiges et conférer le statut d’artiste à des illusionnistes qui dissimulent leur indigence et leur vide derrière la fumisterie et la prétendue insolence. Je dis “prétendue” parce que l’urinoir de Duchamp avait au moins le mérite de la provocation ». Voilà, c’est dit et ça fait du bien, à moi en tout cas, qui me sens d’un coup un peu moins seul.

Pourquoi ça marche ?

Reste une question de fond, facile à poser, mais difficile à résoudre : pourquoi ça marche ? Pourquoi les œuvres les plus nulles acquièrent-elles une valeur délirante dans un marché de l’art qui a perdu tout lien avec l’esthétique ?

À cela, il est cinq raisons qu’il faudra bien un jour approfondir. D’abord un mécanisme général, qui vaut pour l’ancien comme le contemporain : une offre rare et une demande forte, phénomène qui touche aussi les grands vins, les voitures anciennes ou les montres de collection (certaines dépassent les 100 millions d’euros !).

Ensuite, le fait que ces achats, s’ils sont avisés, sont avant tout des investissements rentables. Leur fiscalité est favorable, leur transmission aux enfants aisée, sans compter qu’ils peuvent servir massivement au blanchiment d’argent. Le capitaine d’industrie qui dépense à millions dans « l’inutile » affiche ainsi la bonne santé de ses affaires en même temps que son appartenance à la modernité, à une logique de l’innovation destructrice dont il montre urbi et orbi qu’il est un des maîtres.

Enfin, n’oublions jamais que le monde du luxe ne se réduit nullement, à l’encontre de ce qu’avait cru platement Bourdieu, à celui de la distinction sociale. Il possède aussi une dimension proprement métaphysique : vivre dans des meubles de style, anciens ou modernes, entouré d’œuvres d’art prestigieuses, c’est sortir en quelque façon de l’empire de l’éphémère, de la consommation courante, pour participer de ce qui dure, pour ne pas dire de l’éternité. Par où l’art conceptuel, malgré sa nullité, a encore de beaux jours devant lui.

 

Luc Ferry

 

 

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