Débat de la présidentielle : exercice démocratique ou grand show de téléréalité ?

[Source : Figaro VOX]

FIGAROVOX/TRIBUNE- Au lendemain du premier débat entre candidats à la présidentielle, Maxime Tandonnet s'interroge sur l'utilité de cet exercice télévisé : démocratie ou politique spectacle ?

Oui, le débat d'hier soir, sur TF1, était de qualité, comme on le dirait d'une émission de divertissement ou de téléréalité. Il fallait de la patience pour y parvenir, tenir jusqu'au bout de l'enfilade des spots publicitaires jusqu'à 21 heures. Audimat record: combien ce beau spectacle a-t-il rapporté à TF1?

Nous vivions un grand moment de politique spectacle.

Nous vivions un grand moment de politique spectacle. L'ouverture en fut dominée par une belle séquence d'hypocrisie: les cinq candidats, choisis arbitrairement par TF1 sur la base des sondages, déploraient l'absence des six autres qualifiés pour l'élection présidentielle, considérés comme des candidats de seconde zone. Le scandale démocratique est évident. Mais pourquoi ne pas l'avoir dénoncé avant?

Le débat fut sans surprise. Chaque comédien était dans son rôle. M. Macron éclaboussait la scène de son talent: jeune, mince, le regard lumineux, le sourire avenant, drôle, plein de répartie. Au centre de la comédie, il était l'objet de toutes les agressions de ces adversaires, et retournait les attaques personnelles à son avantage. Face à lui, M. Hamon faisait pâle figure avec son aspect d'idéologue militant. M. Mélenchon se présentait en tribun magnifique, révolté, double de Georges Marchais. Mme le Pen était égale à elle-même, cultivant son caractère «antisystème» dans l'affrontement et l'agressivité. M. Fillon, le seul des cinq à disposer d'une expérience approfondie de l'Etat, tablait sur une image de sagesse et de modération.

Le débat tournait à bien des égards à l'exercice de mystification.

Le débat tournait à bien des égards à l'exercice de mystification. M. Macron se présentait, sans soulever de protestation, comme «le candidat de la véritable alternance» après avoir été conseiller et ministre de M. François Hollande pendant cinq ans... Réussir à faire oublier sa qualité d'homme clé du quinquennat qui s'achève relève d'un véritable tour de force.

De fait, le spectacle consistait avant tout à vendre une image, une apparence, un produit politique. Le fond des discussions importait peu. Les échanges sur l'école, la sécurité, l'immigration, n'apportaient rien de nouveau, d'une singulière médiocrité. Les vieilles discussions ressortaient. Les mots sont usés jusqu'à la corde: «collège unique», «quotas», «garde-frontières», «police de proximité». Depuis combien de décennies la politique française tourne-t-elle autour des mêmes slogans?

Certaines propositions des candidats semblent fuir tout sens des réalités. L'un d'eux veut réunir une «Constituante» pour créer une VIe république. Pourquoi, comment, dans quel but? Quelle importance? Une autre promet tout simplement «d'arrêter l'immigration», comme s'il suffisait de claquer les doigts… Les vieilles polémiques ne cessaient de resurgir, à l'image de la querelle du burkini, donnant lieu à de vifs affrontements sans queue ni tête.

Les sujets de niveau présidentiel, une fois de plus, brillaient par leur absence.

Les sujets de niveau présidentiel, une fois de plus, brillaient par leur absence: la réforme de l'Union européenne, la compétitivité industrielle de la France, la crise de l'autorité et de l'éducation nationale, le drame des cités sensibles, le chômage de masse et l'exclusion des jeunes. Bien sûr les slogans abondaient, mais à aucun moment la question des moyens et des méthodes pour atteindre des objectifs n'était évoquée.

Le seul moment réellement constructif du débat portait sur les institutions: M. François Fillon a eu raison de dénoncer les dérives mortifères de «l'hyperprésidence», depuis le début des années 2000, qui aggrave la paralysie du fonctionnement de l'Etat et dévaste la vie politique française. Il a bien fait de préconiser un retour aux fondements de la Ve République, autour d'un président qui se limite à fixer le cap et d'un gouvernement qui gouverne la France sous le contrôle du Parlement. Enfin!

Le débat ne fait qu'accentuer la personnalisation démentielle de la politique française.

Pourtant, le débat présidentiel du 20 mars semble de bien mauvais augure à cet égard. Mettant l'accent sur le grand spectacle donné par des comédiens, il ne fait qu'accentuer la personnalisation démentielle de la politique française au détriment des enjeux de fond et de l'intérêt public. Les futures législatives, d'où est censée sortir une nouvelle majorité chargée de définir la politique française pendant cinq ans, ont été totalement passées sous silence. Le spectacle n'en finit pas de tuer la politique, au sens noble du terme. La France médiatique s'apprête à désigner sa nouvelle idole élyséenne en foulant aux pieds les sujets de fond qui conditionnent l'avenir du pays. Mais qu'est-ce qu'un président de la République aujourd'hui? Avant tout le bouc émissaire des souffrances et des angoisses de la Nation. Après le temps de l'idolâtrie électorale, viendra celui de la disgrâce, quel que soit l'élu, puis le lynchage national du futur président, d'autant plus violent que son ascension aura été soudaine et artificielle. Dès lors, la France reprendra sa chute dans la crise de confiance et l'impuissance politique. Comment sortir de cette logique infernale? En arrachant la politique au culte des personnalités et au spectacle pour la ramener au seul débat d'idées et au bien commun: tout le contraire du grand débat d'hier soir…