Quand Jean Paul II répond à "Sex friends" : sensualité et désir du coeur (1)

Le film Sex friends ("copains de baise") d'Ivan Reitman sorti le 16 février sur les écrans de cinéma français est emblématique de la culture hédoniste environnante. Il pose pourtant une question intéressante que la bande annonce du film résume en ces termes :  Peut-on coucher ensemble sans tomber amoureux ?  Cette interrogation renvoie à une réflexion anthropologique et éthique fondamentale qui se demande s'il est envisageable de donner son corps physiquement à quelqu'un sans engager sa personne ? Le corps serait-il coupé du reste de notre identité ? Le sexe séparé du coeur, est-ce vraiment possible ?

Ce qui devait arriver...

Le scénario du film est mené pour répondre à la question et la morale est d'une certaine manière sauve : la romance l'emportant finalement sur le simple jeu des corps. La femme-médecin au physique avantageux Emma (Nathalie Portman) stressée par des semaines de quatre-vingts heures désire avoir  quelqu'un  dans son lit à partir de deux heures du matin, sans plus. Son vis-à-vis masculin et néanmoins ami de longue date est le beau gosse Adam (Ashton Kutcher), cœur tendre fragilisé par un père infantile, est finalement sensible à la suggestion de son amie lui proposant  le sexe quand tu veux !  Les règles de ce nouveau type de CDD affectif sont claires :  Jamais s'offrir de cadeaux, pas de dîner en tête à tête, accepter la concurrence, oublier le mot chéri, toujours partir avant le petit déjeuner, jamais tomber amoureux, pas de câlins, pas d'appel en cas d'urgence, pas de mensonge, pas de jalousie.  Ni plus ni moins, mais cela est-il vraiment réalisable ?

Ce qui devait arriver advient tout naturellement. L'un des deux, Adam (!), tombe amoureux, déclare sa flamme puis demande tout simplement de sortir ensemble une soirée pour mieux se connaître. Les règles du jeu sensuel sont brisées et alors tout finit par se compliquer, comme le souligne d'ailleurs les commentaires féminins réagissant au film. Adam, figure malheureuse de l'homme nouveau, est convié par sa partenaire nocturne à aller  coucher avec une autre fille , ce qui n'est pas sans éveiller la jalousie discrète d'Emma, nouvelle Eve féministe des temps postmodernes qui ira jusqu'à se cacher dans un buisson pour épier son regretté  ex . La finale de l'épopée sentimentale repose la question centrale du film alors qu'Emma saute sur le dos de son sex friend en lui disant :  Pourquoi ne peut-on pas juste coucher ensemble ?  Cette question est portée par une conviction énoncée par la jeune femme elle-même :  Je crois que la monogamie est contraire à notre nature.  Pourtant, les désirs de son cœur finiront par l'emporter, la dernière image du film étant le jour d'un mariage...

L'éthique catholique n'est pas sans se situer de manière très critique face à de tels comportements volages qui apparaissent à l'opposé de la construction intégrale de la relation amoureuse. Son credo : il n'est pas possible de séparer le corps du cœur. Ce sensualisme à fleur de peau, comme recherche de plaisirs pour soi-même (luxure), oblitère le sens authentique de la relation homme-femme faite pour la communion durable. Si je peux dire  j'ai un corps  et donc le considérer comme  mien , c'est pour confirmer cette appropriation par  je suis aussi mon corps  : le principal vital qui anime mon identité est clairement  collé  à ma peau (lien substantiel). Toucher le corps, c'est alors toucher l'âme, c'est atteindre l'identité spécifique de l'être humain : son intériorité. Qui ne se rappelle pas d'ailleurs avec émoi ou regret de son premier baiser ? L'impact affectif des gestes sur la maturation humaine situe le corps selon une vocation relationnelle précise.

La théologie du corps  libre et racheté 

La théologie du bientôt béatifié Jean Paul II est à même de présenter cette construction unifiée de l'homme selon un juste rapport à son corps. Sa pensée a défini les qualités du corps humain sous l'horizon de quatre expériences originelles, véritable arrière-plan de tout engagement corporel. L'homme n'est pas seulement un individu. Sa  solitude  s'apaise dans la rencontre spirituelle avec le Dieu qui a créé son corps. Le manque affectif ressenti est aussi un appel à vivre en  unité  avec une femme dans un climat de confiance et de vulnérabilité réciproque,  nudité  que le  péché originel  vient néanmoins abîmer par l'envie de la prendre pour soi.

Pour le défunt pape, la réconciliation de l'homme avec lui-même est non pas possession (sensuelle) de l'autre mais ouverture à la richesse de sa différence. Dit d'une autre manière, l'être humain est accompli lorsqu'il s'enrichit de la différence sexuée de l'homme  et  de la femme et non dans la consommation de son sexe. Cette dimension intégrale de la relation homme-femme n'est possible pour le futur béatifié que par l'acceptation du sens authentique du corps.

Le corps est  symbolique , il est habité par la présence de l'origine qui oriente le corps créé vers son Créateur. C'est pourquoi le pape polonais appelle la femme  sentinelle de l'invisible , elle qui porte en son corps la puissance de donner la vie. Le corps est aussi  conjugal , fait pour une union amoureuse toute à la fois  sensible ,  fidèle ,  spirituelle ,  féconde  et  exclusive , le mariage y étant vu non pas comme une corde au cou mais une cordée reliant deux cœurs. Ce corps à cœur des époux anticipe le désir d'union avec Dieu, en faisant  une seule chair . Le corps est aussi  libre et déchu , libre parce que porté par une puissance de communication, déchu car il s'agira toujours d'orienter son désir vers le bien de l'autre et non vers son propre plaisir. Enfin, le corps est  racheté , c'est-à-dire ouvert à la présence de Dieu qui l'aide constamment à retrouver le sens ultime que recherche un cœur : être aimé (à l'infini) dans l'instant présent.

Comme des dieux

La théorie du genre (gender) envahit progressivement notre société occidentale. Elle porte aussi le fil conducteur du film qui est alors fondée sur un postulat anthropologique faux. Le corps y est séparé de l'identité de la personne, affirmation qui n'est pas sans revêtir des conséquences redoutables : la femme doit posséder son corps au lieu d'en accueillir le sens. La personne y est perçue de manière androgyne, sans sexe, le gender faisant la promotion d'une santé sexuelle et reproductive favorisant l'indépendance sexuelle, l'avortement, l'utilisation hygiénique du préservatif, la multiplicité des comportements sexuels, hétérosexuels, homosexuels, transsexuels, bisexuels, trois de ces modèles étant présents dans le film. L'épanouissement sexuel y est présenté comme la valeur centrale, à charge pour la liberté de l'orienter vers le maximum de plaisirs. Le vrai sens du corps est-il vraiment là ? Nous ne le pensons pas.

C'est plutôt à la métamorphose du corps que l'homme est appelé. Non pas celle du surhomme en quête de prouesses sexuelles, mais celle du désir érotique se transformant en puissance de don gratuit, c'est-à-dire en agapé. La part d'animalité qui habite en nous, traversée par une multiplicité de pulsions et de passions, peut librement chercher non pas un festin plantureux de plaisirs épars mais intérioriser le sens ultime de sa vocation : devenir  comme des dieux  non par excitation de soi mais par simple grâce. C'est en s'unissant de manière filiale à la chair du Christ, son humanité, que les désirs de l'homme deviennent de vrais désirs et non une quête d'intensité émotionnelle immédiate. L'eucharistie n'est-elle pas alors le sacrement qui nourrit ce corps à cœur par la manducation de la chair de Dieu ?

Si l'Église présente l'eucharistie comme le sacrement de l'unité, c'est que la communion eucharistique élève nos désirs les plus profonds à leur véritable seuil : devenir des fils de Dieu par les noces de l'Agneau et faire refléter dans l'amour sacramentel des époux l'Amour même d'un Dieu qui parce qu'il est Un nous appelle à un unique grand amour. Cela n'est possible qu'à la seule condition de ne pas être des sex friends mais des God friends, amis en Dieu.

 

 

*Le Fr. Tanguy-Marie Pouliquen est prêtre de la communauté des Béatitudes.

 

 

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