Francis Jubert

La Fondation de Service Politique est le principal laboratoire d’idées chrétien en France. Francis Jubert, son Président, a bien voulu expliquer aux lauréats de la Bourse Tocqueville l’action de son organisation. Entretien.

La Bourse Tocqueville : l’association pour la Fondation de Service Politique a été créée en 1992. Quelle était alors votre intention ?

Francis Jubert : L’AFSP a été créée il y a une vingtaine d’années. C’est essentiellement un laboratoire d’idées, né d’une mobilisation des catholiques autour de la Doctrine sociale de l’Eglise (DSE). En lien avec l’ambassadeur Gilbert Pérol, l’intention était de bâtir un laboratoire autour de la DSE ; non sur une thématique spécifique mais sur le champ politique dans son ensemble. Nous tâchons de ne pas fonctionner en vase clos, notre objectif est de créer des ponts, de nouer des relations avec les mouvements associatifs qui avaient les mêmes préoccupations – les doctrines sociale et morale.

B.T. : Le climat français était-il propice à une telle expérience ?

F.J. : Nous avons commencé modestement, en organisant des colloques, en éditant des cahiers  puis une revue – puisqu’on n’existe pas en France sans une revue de réflexion. Plus récemment, nous avons mis en place une plateforme Internet. C’est une manière de pousser ces mêmes problématiques par un nouveau canal d’influence.

Petit à petit, l’idée de travailler en réseau autour de thématiques pointues, par exemple en philosophie politique, s’est imposée. Aujourd’hui, l’AFSP s’active dans un réseau très large. Nous avons développé des liens avec d’autres laboratoires d’idées. Notamment durant la campagne présidentielle, nous avons souhaité collaborer avec d’autres réseaux.

Dans notre domaine de compétence, nous réunissons des experts, des ressources et toutes les compétences nécessaires pour apporter des éléments de décryptage dans la revue, sur le site internet ou lors des colloques. Nous formons un petit « noyau dur » et nous organisons en fonction des projets ; nous n’avons pas besoin d’une équipe de 300 personnes.

B.T. : Votre source d’inspiration a-t-elle été la société civile américaine ?

F.J. : Il y a vingt ans, il n’existait pas d’institution du type des fondations américaines en France. Notre structure de préfiguration était celle d’une association Loi 1901. Désormais, nous envisageons de passer en fondation. Rapidement, nous nous sommes intéressés aux fondations catholiques américaines, qui s’organisent comme des entreprises, et donnent une visibilité aux Chrétiens qui ne se confinent pas dans leur Sacristie. On peut apprendre de celles-ci. Durant mon expérience professionnelle, j’ai remarqué les techniques américaines de lobbying. Dans le domaine politique, on n’a pas le choix : il est nécessaire de créer un think tank pour mieux peser.

Pour cela, il faut comprendre qu’il est nécessaire d’investir. Aux Etats-Unis, des sommes colossales ont été investies. Ils ont bien sûr des facilités fiscales. Mais cela suppose qu’on sache aussi le faire en France : levée de fonds, marketing.

Nous sommes particulièrement attentifs à la manière dont ces organisations agissent sur Internet. Le Web 3.0 est un atout considérable. Le débat a longtemps été confisqué par la technocratie et on redécouvre aujourd’hui les vertus d’une certaine forme de démocratie. Avec le net, il est possible de réunir 1,5 millions de signatures (comme nous l’avons lors du débat sur les racines chrétiennes de l’Europe dans le projet de traité constitutionnel européen), de se faire connaître, de mener une campagne d’opinion pour infléchir une trajectoire politique – regardez le mouvement Tea Party, qui est parvenu à être pris en considération, sans ambition politicienne directe.

La mobilisation par le web permet d’informer et de relancer des personnes sur des thématiques importantes. Aujourd’hui, il est possible de répondre par une « Web TV » aux parlementaires, de monter une conférence de presse en une journée. Ça, c’est typiquement une organisation à l’américaine. Quand on agit de la sorte, on est repéré naturellement comme un des acteurs qui comptent. Et cela explique pourquoi nous travaillons avec des organisations internationales comme l’OSCE.

B.T. : Avec quel esprit votre organisation agit-elle ?

F.J. : Notre volonté est celle d’une œuvre ancillaire, au service des autres. L’idée de « service » est importante, elle essaie de marier deux concepts, ceux de liberté et de vérité, c'est-à-dire d’une vérité qui vous rendra libres. Les laïcs que nous sommes ont un rôle à jouer, être nous-mêmes et respectueux des principes qui nous habitent.

Plusieurs moyens s’offrent à nous : peser dans les débats de société, proposer des solutions avec un primat donné à la personne. Regardez les débats aujourd’hui : l’Homme en est le grand absent. Le point d’ancrage de notre réflexion est la prise en charge de la personne, la responsabilité par rapport au bien commun. C’est essentiel pour proposer des solutions où l’Homme trouve sa place, alors que beaucoup de gens finissent par ne plus percevoir ce sur quoi l’attention doit être portée. 

B.T. : Quelle est votre approche des débats contemporains ?

F.J. : Nos dossiers ou notes bleues posent les problèmes et offrent des réponses opérationnelles, par exemple sur l’homoparentalité. C’est un peu « la politique, mode d’emploi » : nous ne sommes pas seulement une cellule de réflexion. Nous souhaitons aller jusqu’au débat, accepter la confrontation. D’ailleurs, nous publions sur notre site des opinions sinon opposées au moins différentes. Nous abordons les problèmes sans œillères, nous sympathisons avec des organisations comme l’Institut Coppet ou l’Institut Thomas More.

Prenez par exemple la question de la crise. Il n’existe aucune manière unique de percevoir celle-ci. Nous souhaitons traiter des différentes crises.

B.T. : Quel jugement portez-vous sur la politique française ?

F.J. : Vous observerez qu’il y a une sorte de désenchantement vis-à-vis de certains hommes politiques ou système de gouvernement. La doctrine sociale de l’Eglise vise à animer un débat politique, à donner un fil directeur, à élaborer une réflexion dans de nombreux domaines – l’environnement, la dette, les retraites, l’école, – sans solution prédéfinie. Par exemple, nous préconisons une très large autonomie en matière scolaire, pour être respectueux des personnes et assurer l’instruction.

De manière générale, l’horizon qui est celui de la personne ne doit pas s’arrêter à un champ de force matérielle. Tous les traités de philosophie politique parlent de la même chose. On  peut mettre l’accent sur les facteurs matériels mais ce qui fait qu’un peuple ou un homme est heureux, ce n’est pas forcément d’avoir du pain et des jeux. Bien sûr, la réflexion s’est affinée depuis que le monde est monde… mais peut-être avons-nous tendance à oublier l’humain. Aussi l’AFSP se veut-elle vigilante sur l’évolution des choses. Par exemple, nous avions abordé le pourquoi des racines judéo-chrétiennes de l’Europe il y a quelques années et, plus récemment, créé un observatoire de bioéthique.

B.T. : Craignez-vous l’évolution de la politique française ?

F.J. : Même si des discours vont dans le bon sens, le bilan est mitigé. Bien sûr, si dans les cinq dernières années, le gouvernement avait été complètement de gauche, les sujets que nous avons abordés auraient été différemment perçus. Nous avons par exemple évité, dans le champ sanitaire, l’euthanasie. Les textes aujourd’hui sont plutôt de bons textes. Le nouveau gouvernement socialiste s’alignera sur les thèses les plus extrémistes – par exemple celles en vogue au Luxembourg.

Idem pour l’éducation : l’autonomie des universités est incomplète mais les ministres  Wauquiez et Pécresse ont réussi à aller dans le bon sens. Bien sûr, l’Education nationale est toujours une gabegie, à cause du poids des syndicats. A cet égard, il faut remettre à plat le paritarisme.

On peut se poser d’autres questions : l’économie et la finance finissent-elles par tout détruire ? Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour les 35h ?

Un certain nombre de catholiques avaient la volonté de sortir du « climat libertaire », qui n’a pourtant pas disparu pendant le dernier quinquennat. Je m’interroge même sur sa résurgence, à travers la présence de ministres comme Frédéric Mitterrand ou du manque de cohérence de certains membres du Gouvernement. Roselyne Bachelot, alors Ministre de la solidarité, avait déclaré se battre pour la reconnaissance du mariage et de l’adoption par les homosexuels. Des personnes dans l’entourage de l’ancien Président poussaient dans une direction claire. Nicolas Sarkozy, de son côté, allait au Vatican puis au Mont Saint-Michel mais faisait droit aux valeurs de 68, par exemple par la politique culturelle, les spectacles financés, l’orientation de la puissance publique. Nous avons assisté à un grand écart avec ses déclarations de 2007. Ce sont de mauvais signaux qui contribuent au désenchantement. Le bilan est donc mitigé. Il a permis la victoire de la gauche.

Dans ce contexte, les sondages montrent les points d’attention des catholiques : primat de la personne, cohérence, recherche de la vérité. Nous voulons être attentifs aux effets de posture. A-t-on besoin de « surprendre » et d’ « idées nouvelles » ? Le courage en politique, je pense là à Vaclav Havel, ce sont des hommes qui, face à des situations complexes, se souviennent de ce que nous sommes et de la destinée de l’homme et s’appuient sur des convictions, avec vision et constance.

 

Francis Jubert préside la Fondation de Service Politique depuis 1992. Docteur en philosophie, Francis Jubert débuta une première carrière universitaire marquée par la fondation d'un Département d'Economie Sociale au sein de la Faculté libre de Philosophie Comparée (IPC). Il a ensuite exercé des responsabilités de premier plan dans plusieurs groupes industriels (Groupe Pechiney Ugine Kulmann, General Motors) avant de devenir Délégué Général de Syntec Numérique. Expert des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), il a piloté à la demande du Ministre de l'Education nationale la mission "e-Educ" et résumé ses convictions dans un livre-programme La E-Administration, levier de la réforme de l'Etat (Dunod, Management public, 2005). Il a créé le Cabinet Interface consulting, qui intervient auprès des acteurs de l'économie numérique sur les investissements d'avenir.