Avortement : pourquoi l'échec de la loi de 1975 (1)

L'avortement est un drame, quoi qu'on en dise ; drame des personnes, drame de la famille, drame de la société. Mme Veil ne signifiait pas autre chose en 1975, lorsqu'elle affirmait avec force : Quand une femme se fait avorter, ce n'est jamais de gaité de cœur !

Un objectif manqué
Officiellement, la loi qu'elle s'apprêtait à faire voter avait pour but de diminuer le nombre d'avortements clandestins, et surtout leur mortalité pour les femmes qui y avaient recours, en médicalisant cette pratique – objectif a priori tout à fait louable.

Mais devant le constat qu'elle faisait elle-même – concernant le caractère dramatique de l'avortement – on aurait pu s'attendre, en toute bonne logique, à ce que, cette légalisation soit accompagnée de mesures préventives permettant si possible d'éviter aux femmes d'avoir à passer par une telle épreuve (mise en garde contre les risques encourus : stérilité et séquelles psychologiques possibles notamment ; mise en place de cellules psychologiques d'écoute des situations de détresse et de médiation de celles-ci ; informations données aux patientes sur les prestations sociales auxquelles donne droit une naissance ; associations et organismes de solidarité...). Cette légalisation impliquait également un suivi des patientes ayant subi un avortement : suivi médical, psychologique et social (comme pour tout acte médical).
En réalité, rien de tout cela n'a vu le jour, sinon les effets de telles mesures se seraient déjà faits sentir (depuis trente-cinq ans que la loi a été votée) à l'échelle de la société. Bien au contraire, tandis que les avortements clandestins n'ont pas diminué, les chiffres des IVG médicalisées ont explosé ces dernières années (plus de 200 000 par an en France), et la pratique de l'avortement s'est tellement généralisée que l'INED annonçait récemment que 40% des françaises subiraient un jour un avortement. Comment en est-on arrivé à une telle catastrophe ?
Décryptage d'un échec
La lutte qui fut menée en faveur de l'adoption de cette loi y est sans doute pour beaucoup. Entre l'hypocrisie de celles et ceux qui feignaient de se scandaliser devant ce phénomène de société sans ignorer que leurs filles et petites-filles allaient se faire avorter en catimini chez une faiseuse d'anges au péril de leur vie, et l'idéologie de ceux et celles qui voulaient faire de cette loi une victoire symbolique en faveur de la libération de la femme, ce fut, au-delà du débat houleux des parlementaires assemblés, un combat acharné qui enflamma toute la société. Dans un contexte aussi peu apaisé, il était bien difficile de pouvoir analyser sereinement et posément les causes et les conséquences d'un drame aussi complexe.

C'est peut-être une des raisons pour lesquelles on perdit de vue l'une des réalités les plus profondes que la loi sous-tendait, à savoir l'impuissance de notre société à éviter ce drame tant redouté. Et le triomphalisme supplanta l'humilité à laquelle aurait dû pourtant nous inviter une loi aussi controversée.
Cette impuissance sociétale n'est pourtant pas difficile à décrypter, et l'on peut assez aisément en relever trois aspects :

  • impuissance à éduquer la jeunesse face aux dérives de la libération sexuelle qui ont peu à peu gagné toute notre société ;
  • impuissance à faire cesser les violences de toutes sortes faites aux femmes : sexuelles, physiques, morales, sociales et structurelles, et à accompagner et soutenir les femmes pour leur éviter une violence supplémentaire : la violence de l'avortement ;
  • impuissance enfin à accueillir la vie quand elle est différente, porteuse d'anomalies génétiques ou de handicaps, à aider les familles qui ont le courage de garder leur enfant et à tout tenter pour essayer de guérir ces maladies au lieu de chercher à éradiquer systématiquement ceux qui en souffrent.

Face à un tel niveau d'exigence, d'idéal, de quête de justice et de vérité, l'impuissance précédemment décrite n'est pas surprenante, elle est simplement la marque d'une société qui insidieusement glisse vers la facilité et qui refuse d'affronter les difficultés et de relever les défis que lui propose la vie.
Un combat inachevé
Aujourd'hui nous n'avons plus le droit de nous tromper de combat, nous ne luttons pas contre des personnes mais pour la vie ! La vie plus forte que la déchéance, plus forte que la violence, plus forte que la maladie et que le handicap. La vie plus forte que la mort. La vie comme elle jaillit, partout, sous toutes ses formes, à tous les stades de son développement, à tous les stades de son achèvement aussi. La vie qui en vérité rend l'homme heureux, en paix, en harmonie avec lui-même, avec la nature et avec ses sœurs et frères en humanité.
Dans la loi, en réalité, l'avortement n'est pas un droit mais une tolérance. C'est aussi tout simplement une question de vie ou de mort ! D'un point de vue politique, il est donc du devoir de notre société de permettre au moins à toute personne confrontée à cette situation d'avoir à sa portée tous les éléments en main pour opérer un choix personnel, libre et non influencé, décidé en toute conscience et connaissance de cause. Et ce, sans jamais juger les personnes, et surtout sans jamais cesser d'aimer chacune et chacun en vérité. Une telle approche serait déjà un progrès considérable.

 

 

* Kolbe Gauthier est étudiant en médecine de la Faculté de Bordeaux.
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