À quand le retour de l'Université catholique ? (1)

Dans L'Idée d'université, le cardinal Newman défend l'université comme un  endroit où l'on enseigne l'universalité du savoir . Pour Newman, cette universalité est la condition du savoir, qui ne peut se faire à l'exclusion de la théologie, qui est aussi une matière de savoir. À cette fin, Newman met en avant l'université catholique libre. La vision de Newman est-elle encore d'actualité en France ?

Où en est l'enseignement supérieur catholique en France?

Selon la loi, d'une part, l'enseignement supérieur est libre (art. L151-6 du code de l'éducation). Certaines conditions sont toutefois à respecter : déclaration à l'État (art. L731-2 du code de l'éducation), administrateurs et professeurs n'ayant pas été condamnés (art. L731-7 du code de l'éducation).

Mais, d'autre part, depuis la promulgation de la loi du 18 mars 1880 relative à la liberté de l'enseignement supérieur, les établissements privés ont l'interdiction de se nommer Université. Le code de l'éducation actuel interdit cet usage dans l'article L731-148. Vous pensiez qu'il y avait des universités catholiques en France? Vous devrez vous consoler avec l'appellation de faculté libre , qui peut être pris par des établissements ayant suffisamment de docteurs parmi ses enseignants (art. L731-14 du code de l'éducation)[1].

Parmi les établissements privés d'enseignement supérieur, on trouve pourtant le fleuron de l'enseignement supérieur français, des écoles de commerce (ESSEC, HEC, MIP, ESSCA, ISG, ISEG ...), des écoles d'ingénieurs (ISEN, EFREI, ECE Paris, ESME Sudria, EPITA, ESTACA, EPF...), des écoles d'informatiques (Supinfo, Epitech, ETNA, EPSI ...), des écoles d'aéronautique (IPSA, ELISA, ESMA, Airways, Institut Mermoz...), des écoles de création numérique (E-Artsup). Des lycées privés proposent des sections pour la formation de techniciens supérieurs (BTS) ou des classes préparatoires aux grandes écoles (comme Sainte-Geneviève à Versailles, meilleure prépa de France).

Il existe six structures d'enseignement supérieur privé d'inspiration catholique (Fédération universitaire et polytechnique de Lille, Institut catholique de Paris, Institut catholique de Toulouse, Institut catholique d'études supérieures, Facultés libres de l'Ouest et Institut catholique de Lyon).

Depuis 1880, les universités catholiques n'ont plus le droit de délivrer des titres universitaires, l'État ayant le monopole des titres et grades. Des accords existent cependant pour la reconnaissance des diplômes. Les filières universitaires des instituts délivrent des diplômes nationaux en convention avec les universités publiques. Pour le doctorat, des partenariats existent avec des laboratoires publics, notamment le CNRS. Pour les grandes écoles, il existe des diplômes visés par le ministère de l'Éducation nationale (écoles de management), ou reconnus par une commission ad hoc (Commission des titres d'ingénieurs par exemple). Certains diplômes, notamment religieux, sont néanmoins propres aux universités catholiques, ils sont reconnus par le Vatican.

La situation aujourd'hui est-elle vraiment idéale ?

L'enseignement supérieur catholique, au même titre que l'enseignement supérieur en France de manière générale, n'est que l'ombre de sa gloire passée. Dans tous les classements internationaux, les universités françaises sont à la traîne, l'université parisienne Pierre-et-Marie-Curie (Paris VI) défendant la meilleure position française en 39e rang du classement de l'université de Shanghai. Les "universités catholiques" françaises en sont quant à elles totalement absentes. Les universités parisiennes sont victimes de de la Loi Faure de 1969 qui a explosé l'ancienne et prestigieuse Université de Paris, en 13 petites unités (Paris I à Paris XII), sabotant une tradition universitaire centenaire. Les instituts catholiques sont quant à eux victimes de leur absence de reconnaissance de statut d'"université". Est-ce si grave?

Plus qu'une perte du prestige de l'enseignement supérieur catholique, on peut déplorer une perte de son identité. Même si la plupart des facultés libres revendiquent clairement ou dans les faits leur identité catholique, combien d'étudiants de l'ESSEC savent qu'ils dépendent de l'Institut catholique de Paris ? Les étudiants devraient pourtant pouvoir être fiers d'étudier à la  Catho  de Paris, qui rassemble certaines des meilleures institutions dans une grande diversité de savoir, de la psychologie (Psycho-Prat) à la chimie (ESCOM) à l'électronique (ISEP) à la philosophie et à la théologie, conformément à l'universalité du savoir chère au cardinal Newman. La fragmentation de l'enseignement supérieur catholique entraîne ainsi une perte d'identité préjudiciable à l'enseignement et au développement d'une culture chrétienne.
Plus grave encore, le refus de reconnaissance du statut d'université aux instituts catholiques contribue à une perte d'indépendance, qui se manifeste notamment dans leur dépendance à des accords avec des universités publiques pour délivrer des diplômes officiellement reconnus. Et l'autonomie des universités publiques n'est pas forcément une bonne nouvelle pour l'enseignement supérieur privé. Pour le père Hyacinthe-Marie Houard, ancien secrétaire général de l'Université catholique de l'Ouest,  que l'État délègue ses pouvoirs à ses universités autonomes, c'est évidemment une menace .

L'abbé Houard rappelle aussi qu'il serait sans doute bon d'accorder aussi plus d'autonomie à l'université privée :  S'il est souvent privé de ressources, l'enseignement libre n'est pas privé d'imagination. Pour ne parler que d'une ville, la somme des innovations privées à Angers est impressionnante. 

Quel avenir pour l'enseignement supérieur catholique ?

Cette situation est en passe de changer. Un accord a été signé entre la France et le Vatican pour la reconnaissance mutuelle des diplômes. Le décret d'application de cet accord a été publié le 19 avril 2009.

Désormais, les diplômes des universités catholiques partout en Europe, y compris ceux des 5 instituts français, pourront être reconnus par les universités publiques. Par exemple : l'Université de Strasbourg pourra admettre en doctorat le titulaire d'un master de l'Institut Catholique de Paris. Ce type de reconnaissance mutuelle existait déjà, mais n'avait pas encore été encadré par l'État. Le décret a donc une forte portée symbolique même si, selon le ministère de l'Enseignement supérieur, les universités conservent leur liberté de reconnaître ou non ce niveau de diplôme . Un certain flou règne autour de cet accord, puisque la liste des diplômes concernés n'a pas été publiée, ce qui inquiètent les partisans d'une laïcité négative.

À l'origine, seuls les diplômes théologiques semblaient devoir être concernés, mais ce sont de façon plus générale les "diplômes canoniques", dans les matières énumérées par la constitution apostolique Sapientia christiana, qui vont de l'archéologie à la psychologie, qui semblent être concernées. Une possibilité qui a fait réagir, entre autres, la Conférence des présidents d'universités (CPU) qui y est opposée en vertu du principe de laïcité de la République française. La diplomatie du Vatican va-t-elle permettre l'émancipation de l'Université catholique en France ?

Dans cette révolution de la pensée universitaire, il faut aussi saluer le travail, efficace et discret de l'UDESCA (Union des Établissements d'enseignement supérieur catholique, www.udesca.fr), qui s'exerce à justifier ces évolutions qui vont dans le sens d'une laïcité positive. Le retour de l'Université catholique n'est peut-être pas aussi loin qu'on le croit.

 

 

[1]. L'Union des nouvelles facultés libres (UNFL) réunit six établissements d'enseignement universitaire libre : l'IPC (Paris), la Faco (Paris), l'Ices (La Roche-sur-Yon), l'Ircom (Angers), le Cephi (Paris), l'ICR (Rennes). Voir aussi le site www.fac.libres.org