La Manif pour tous doit-elle présenter des listes aux élections européennes ? Pour alimenter le débat, et la réflexion de ceux qui se posent la question, le blogueur Remseeks expose ses raisons. Il balance le pour et le contre, et tranche très personnellement.

[Tribune] — Si ma mémoire ne me trahit pas, c'est lors de la manifestation du 26 mai 2013 qu'a été annoncée la possible présentation de listes La Manif pour tous aux prochaines élections européennes. Depuis, le silence règne. Pourtant, les questions suivantes semblent légitimes :

  • La décision a-t-elle été prise ?

Si ce n'est pas le cas :

  • Comment prendre la décision et qui y associer ? 

Si une décision a été prise :

  • Quelle est-elle ?
  • Pourquoi n'a-t-elle pas été communiquée ? 

J'ai un peu tourné autour de la question et je souhaite partager le fruit de mes réflexions (trop succinctes, trop superficielles, trop rapides et qui n'engagent que moi et ne reflètent que mon opinion personnelle et ma perception). Je n'aurai pas l'outrecuidance de penser qu'elles soient supérieures à celles d'un autre. Pour structurer mon propos, j'userai d'un outil d'analyse stratégique présenté sous forme de matrice et identifié par l'acronyme barbare de SWOT.

Pour ce projet de présenter des listes de candidats La Manif pour tous aux prochaines élections européennes, il conviendrait d'identifier parmi les facteurs endogènes les forces (strengths) et les faiblesses (weaknesses), et parmi les facteurs exogènes les opportunités (opportunities) et les menaces (threats). [Pour ceux qui souhaitent approfondir : SWOT].

Les forces

1/ Des convictions partagées

Les personnes qui ont soutenu La Manif pour tous partagent a priori leur souci de la famille comme noyau essentiel de la société et un attachement au bien commun qui doit prévaloir sur les intérêts de quelques individus. En spéculant à peine, il est possible d'induire que sur la dignité de l'homme, sur la justice, sur l'éducation, sur le primat de l'homme sur l'économie, des aspirations communes (ou pour le moins compatibles entre elles) existent. Des liens permanents se sont créés entre ces manifestants qui sont conscients des menaces qui pèsent sur leur conception du monde et souhaitent s'y opposer. N'est-ce pas là un prérequis pour la constitution d'un parti politique au sens non dévoyé du terme ?

2/ Une capacité de mobilisation

Celle-ci a de nouveau été démontrée lors des manifestations du 2 février 2014, il n'est donc pas nécessaire de s'appesantir. Les troupes sont là, attendant l'ordre de marche pour de prochaines luttes, résolues à ne pas laisser faire.

3/ Une éthique de fonctionnement

La tenue des manifestations était exemplaire, malgré les efforts désespérés du pouvoir en place de diaboliser le mouvement en suscitant lui-même troubles et provocations, casus belli qui lui aurait permis de présenter comme violent et extrémiste ce mouvement qui ne l'est pas. Ce respect confère à La Manif pour tous une présomption éthique que peu de partis peuvent revendiquer.

Les faiblesses

1/ L’« amateurisme »

Même si La Manif pour tous a pu bénéficier du soutien sans faille, courageux et sincère de quelques hommes politiques, parlementaires ou édiles locaux, ce mouvement est d'abord et essentiellement dirigé par des acteurs du monde associatif et pas par des professionnels du mandat électif public. Faut-il recruter des politiciens éprouvés déçus de leurs partis ou transformer en hommes et femmes politiques ceux qui ne l'étaient pas encore ? Est-ce possible ?  

2/ Le leadership et la gouvernance

Une organisation complexe, c'est un collège de dirigeants, premier parmi ses pairs, des processus clairs et éprouvés de décision et d'arbitrage. Si la décision d'y aller était prise, les personnes et les structures seraient-elles adaptées ? 

3/ Une focalisation

Jusqu'à présent, l'extrême focalisation de La Manif pour tous sur l'opposition au projet de loi Taubira a fait sa force et sa cohérence : un message clair et (presque) univoque, centré sur un seul objectif. L'ouverture à une défense élargie de tous les thèmes familiaux (éducation, fiscalité, PMA/GPA) décidée en septembre dernier n'a pas affaibli le mouvement.

Avoir des idées claires sur certaines priorités est indispensable, mais couvrir le spectre complet du champ d'action politique ne l'est pas moins pour convaincre lors d'une élection, puis exercer au mieux son mandat.

Il est entre autre un domaine essentiel où La Manif pour tous n'a fait qu'une très fugitive apparition : l'économie (pour s'opposer à la marchandisation du corps). Faut-il que La Manif pour tous prenne le risque de soutenir soit la main invisible du marché ou soit la collectivisation des moyens de production ? Une orientation claire ferait-elle perdre une partie du soutien jusqu'à présent acquis ?

4/ Des moyens

Les finances de La Manif pour tous ne semblent pas assez rutilantes pour se lancer dans l'aventure sans lever des fonds. Est-ce réaliste ?

5/ La désaffection

Il est possible que le fait de présenter des listes soit un Rubicon à ne pas franchir par La Manif pour pour un certain nombre de sympathisants attaché au caractère a-politique du mouvement, mais dans quelle proportion ?  

6/ L'image

Si le logo de La Manif pour tous est bon et s'exporte bien, le nom ne conviendrait plus pour un parti et devrait être changé. Simple détail...

Les opportunités

1/ Un rejet de la politique

Hommes et femmes politiques, partis, projets, idées, programmes, institutions, médias : qui peut prétendre être exempt de cette vindicte, de ce rejet dont la population ne se cache plus ? Le système en place est disqualifié, le discrédit est total et tout le monde le sait. Mais il n'y a pas encore de solution de rechange homologuée. Cette défiance légitime pourrait créer les conditions d'émergence rapide d'un parti politique et lui donner une taille critique lui conférant de facto du pouvoir, sans qu'il soit possible de positionner avec certitude ou précision le curseur quantitatif de ce pouvoir.     

2/ Le mode de scrutin

Le scrutin des élections européennes est un scrutin proportionnel par liste régionale. Du fait du nombre de députés dans ces régions, le seuil d'accession au premier élu est situé assez bas dans les régions les plus représentées. Le calcul du nombre de mandats de députés européens qui seraient attribués uniquement en répartition primaire (qui n'a permis d'attribuer qu'une trentaine de sièges sur 72 en 2009) pour divers pourcentages de suffrages obtenus de façon homogène donnerait ceci :

Suffrages

 6 %  

 8%  

10 %

12 %

Sièges

0

2

4

12

Certes la multiplication des listes dont certaines semblent plus folkloriques que sérieuses disperse de facto les votes, mais avec un 8 %, La Manif pour tous pourrait obtenir jusqu'à 5 sièges, avec 10 % ce serait entre 5 et 10 députés. C'est beaucoup, mais est-ce si irréaliste ?   

3/ Les mouvements erratiques de l'Europe

Écrire que l'Europe fonctionne mal et que ses institutions ne donnent pas satisfaction, c'est une litote. Le projet européen est comme enlisé, embourbé dans les méandres d'une doxa libérale et d'une idéologie de l'élargissement à tout prix. Sa gouvernance (telle qu'elle est perçue par les citoyens) est opaque, complexe et peu démocratique.

Dès lors, l'Union européenne est rejetée par les citoyens. En témoigne le taux de participation très bas, moins de 41 % lors du scrutin de 2009. Les partis de gouvernement qui ont exercé le pouvoir ces dernières décennies sont tentés dans leurs discours de faire de l'Europe le facile bouc émissaire, victime de tous les lobbies et responsable de tous les maux qui accablent la nation. Sachant qu'ils étaient mandatés pour décider, est-il crédible d'accorder foi à leur discours ? Les votes protestataires traditionnels et des outsiders peuvent capitaliser sur ce constat d'échec.

Nonobstant le foisonnement de petites listes déjà évoqué, il n'est pas d'opportunité plus favorable pour entrer dans l'arène politique et y prendre une « part de marché » significative d'emblée. Enfin, le fait que cette élection soit internationale procure une certaine visibilité que ne donne pas un scrutin national.

En outre, il convient de rappeler que les institutions de l'UE sont aussi un des champs de bataille de la lutte : les rapports Estrella et Lunacek sont des produits de l'eurocratie.

Les menaces

1/ Les partis politiques

Si La Manif pour tous présentait des candidats, la réaction des partis politiques serait hostile : un nouvel acteur ne saurait se faire une place qu'au détriment des mandats détenus à ce jour par les partis de gouvernement. Dès lors, en toute logique, on assisterait à des tentatives d’OPA sur les éléments les plus critiques de ces listes, afin de les déstabiliser.

2/ Les médias

Les médias ne jouent pas le rôle que des citoyens seraient en droit d'attendre de leur part. D'une servilité coupable, ils épousent les intérêts des deux partis qui dominent la vie politique et évitent soigneusement de s'aventurer hors des sentiers battus. Ils n'ont pas donné par le passé une image fidèle de La Manif pour tous, préférant relayer amalgames et caricatures imposés d'en-haut pour mieux servir les mains qui les nourrissent. La Manif pour Tous pourrait-elle réussir lors d'une campagne à rattraper le handicap que constituent ces médias hostiles ? 

3/ Des conflits d'intérêts

Répondant à l'injonction qui a été faite d'aller participer à la vie de la cité, certains parmi ceux qui ont battu le pavé se sont encartés dans le parti qui correspondait le plus à leurs aspirations et ont commencé d'y parler de leurs attentes et convictions. Leur dire aujourd'hui que La Manif pour tous présente ses propres listes n'est pas très cohérent avec cette démarche.

De même, des élus ont soutenu loyalement et fidèlement La Manif pour tous et pourraient se sentir trahis par l'émergence d'un parti nécessairement concurrent de celui envers lequel ils souhaitent se montrer loyal.

4/ Le communautarisme

Jusqu'à présent, La Manif pour tous a réussi à bâtir des ponts et à réunir des personnes et des groupes qui se parlaient pas ou peu. Existe-t-il un risque que La Manif pour tous devienne une espèce de méta-communauté de la famille qui deviendrait de facto un fauteur de communautarisme dans ce pays qui n'en a déjà que trop ?

Conclusion

Si seulement avait été développée une méthode infaillible, incontestable en matière de vie de la cité pour mesurer les avantages escomptés des fruits d'une décision suivie de sa mise en œuvre par rapport aux risques encourus, ce serait si simple. Mais elle n'existe pas, cette martingale pour pondérer, quantifier et ramener sur un et un seul axe tous les avantages et tous les inconvénients perçus. Dès lors, ce genre de décision ne peut guère être objectif et la sensibilité de chacun y tient une grande part.

La conclusion, ce n’est pas à moi de la donner, c’est à la direction de La Manif pour tous de se saisir éventuellement du problème et d'apporter une réponse à ces questions :

  • est-ce possible ?
  • est-ce la meilleure façon de faire progresser nos idées ?

Quelle que soit sa décision, je suivrai comme un loyal petit soldat : à elle de déterminer les moyens de la lutte qui continue.

Je ne peux ici que donner mon opinion de franc-tireur : oui, il faut y aller, maintenant, parce qu'en ces temps de grande vacuité de l'offre politique, c'est l'occasion qui fait le (bon) larron, c'est le moyen le plus direct et le plus rapide de devenir un acteur peut-être important, voire même incontournable des débats futurs. D'autres penseront différemment et pour sans doute d'excellentes raisons. En guise de baisser de rideau, je vous livre juste cette phrase archiconnue attribuée généralement à Willem van Oranje mais reprise paraît-il à Charles le Téméraire : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »

 

@remseeks
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