Le premier tour des élections présidentielles suscite les réflexions suivantes : 1/ Que le résultat du candidat Jospin se soit effondré au point que la gauche ne figure pas au deuxième tour n'est pas, comme on l'entend dire, une injustice fait à un homme sincère dont le bilan serait honorable.

En réalité rarement un gouvernement aura eu une action aussi désastreuse que le sien. Sur le plan de la sécurité (loi Guigou), des mœurs (Pacs, etc.), de l'éducation nationale (réforme Allègre), de l'économie (alourdissement des impôts), la logique suivie par le gouvernement Jospin a été entièrement idéologique : on cherche en vain une mesure que lui ait inspirée le souci du bien commun ou de résoudre les problèmes. Rendues euphoriques par l'envolée du CAC 40, dû à des raisons indépendantes de l'action du gouvernement, les élites ont été plutôt indulgentes pour lui. Mais pas le peuple.

2/ J.-M. Le Pen n'a gagné que moins de 2 % des voix par rapport à 1995 et cela lui suffit à provoquer un " séisme ". En réalité, la montée du vote d'extrême droite est lente et régulière depuis 1985. Le seul recul enregistré, qui a fait croire que la baudruche s'était dégonflée, celui des européennes de 1999 est dû essentiellement à l'interférence de la liste Pasqua-Villiers. La dissidence Mégret n'a eu qu'un effet limité.

3/ La droite classique n'a pas de quoi pavoiser. Toutes composantes additionnées, la gauche reste majoritaire dans le pays. J. Chirac reçoit moins de suffrages qu'en 1995 et cela sans la concurrence d'Ed. Balladur qui avait presque fait jeu égal avec lui. La droite classique sera absente des manifestations à haut risque qui se dérouleront le 1er mai prochain. C'est tout à l'honneur de son sens démocratique (des manifestations de masse entre les deux tours d'une élection sont une dangereuse première en France) mais marque tout de même les limites de son influence.

4/ La situation actuelle a le mérite de traduire dans les urnes l'immense malaise qui s'était exprimé dans l'opinion au cours de la campagne et, de ce point de vue, de conforter le processus des élections démocratiques, de l'utilité duquel de plus en plus de Français doutaient.

5/ Mais absolument rien n'est résolu. Trois possibilités à l'issue des prochaines élections présidentielle et législatives :

Cas le plus improbable : J.-M. Le Pen est élu président. Mais il n'aura pas de majorité pour gouverner. Il sera un président de cohabitation " inaugurant les chrysanthèmes " et poussant de temps en temps quelques " coups de gueule ". La Constitution ne lui permet même pas d'agir par voie de référendum comme il en a manifesté l'intention.

Cas possible : J. Chirac est élu mais, par le jeu des triangulaires, une majorité de gauche revient à l'Assemblée. Le malaise actuel serait aggravé : une cohabitation impuissante avec deux pouvoirs largement délégitimés — mais moins éloignés l'un de l'autre dans la mesure où le président devra pour partie sa réélection à la gauche. Seul espoir : la possibilité d'une salutaire dissolution un an après.

Cas un peu plus probable : Chirac trouve une majorité dans la droite classique. Mais celle-ci se trouve dans un état de grave impréparation, sans véritable réflexion sur les causes du malaise des Français, sans véritable projet pour résoudre les immenses problèmes qui ont provoqué leur exaspération. La droite a promis de diminuer les impôts mais sans savoir où elle fera des économies ; bien au contraire, elle promet en même temps une décentralisation, dont on sait qu'elle alourdit toujours le poids des dépenses publiques ; la bruyante coalition " antifasciste " qui est en train de se constituer pour barrer la route à J.-M. Le Pen risque d'exercer un effet encore plus paralysant qu'en 1995 sur toute réforme susceptible de répondre au malaise des Français en matière de sécurité et de mœurs ou tendant à préserver une certaine souveraineté nationale.

Roland Hureaux

Pour en finir avec la droite

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