JERUSALEM, [DECRYPTAGE/analyse] - Depuis que les frappes américaines ont débuté en Afghanistan, une certaine rue palestinienne gronde et se révolte contre la décision de Yasser Arafat de se placer du côté de ceux qui veulent éradiquer de la planète une des formes les plus violentes de fanatisme religieux.
Pour la première fois depuis la création des territoires autonomes, la police palestinienne a ouvert le feu contre son propre camp, tuant trois personnes et blessant une trentaine d'autres. Selon plusieurs agences de presse, le Hamas serait à l'origine de ces troubles graves qui peuvent mettre en péril l'équilibre déjà bien fragile des forces politiques en Palestine. S'il n'y a pas, pour l'heure, de risque de guerre civile, il faut bien admettre que la situation est préoccupante.
Yasser Arafat, en fin politique, a longtemps joué sur tous les tableaux. Aujourd'hui, il doit choisir. En donnant le feu vert pour une lutte armée contre Israël après l'échec des négociations de Camp David, il a conféré une réelle légitimité aux mouvements islamistes intégristes comme le Hamas et le Jihad islamique. En un an, ces derniers ont acquis une popularité non négligeable. Ainsi, d'un côté, Arafat se présentait comme un homme prêt à la négociation, au dialogue et à la paix. De l'autre, il encourageait des actes terroristes où des innocents étaient sacrifiés sur l'autel de la cause palestinienne.
Le 11 septembre marque un tournant dans la stratégie du double discours du leader palestinien. Yasser Arafat a blêmi à l'annonce des attentats comme il a blêmi le soir du 4 novembre 1995 en apprenant l'assassinat de Rabin. L'intifada allait prendre un nouveau tournant, pensait-il, le monde allait se positionner autrement et toute action terroriste pourrait être interprétée comme un soutien à Ben Laden. Il s'est donc empressé de signifier à ses troupes que le temps du terrorisme était révolu et qu'il fallait arrêter les attentats. Parallèlement, il annonçait la reprise des négociations avec Israël.
À Jérusalem, Ariel Sharon a très vite compris que ces attentats pourraient servir ses intérêts et qu'il allait pouvoir exploiter cette situation pour mettre Arafat dans le camp du terroriste Ben Laden, afin de l'isoler et de s'en débarrasser.
La surprise vint de la Maison Blanche. Le président Bush crée une coalition contre le terrorisme où il intègre de nombreux États musulmans importants. Il s'agit de montrer au monde que la riposte américaine n'est pas une guerre contre l'islam mais contre l'extrémisme et le fanatisme. Les cartes sont très vite redistribuées. Yasser Arafat, qui craignait pour son fauteuil, se retrouve non seulement partenaire de la coalition naissante mais une pièce maîtresse du jeu. En quelques jours, il redevient l'homme fort. Les Américains lui signifie à plusieurs reprises qu'il doit tout faire pour mettre un terme à la violence. Mais ils ont besoin de lui, ce qui affaiblit considérablement leur influence.
Shimon Pérès, de son côté, fait pression sur son Premier ministre pour qu'il accepte un sommet le plus vite possible avec Arafat. Ariel Sharon est dans une position délicate. Sur le principe, il est d'accord si les actes de violence s'arrêtent. Cependant, il sait que le vent a tourné, que les Américains ont besoin d'Arafat et qu'Israël doit adopter un profil bas, comme lors de la guerre du Golfe.
Le sommet a finalement lieu. Pour la quatrième fois en un an, les deux parties se mettent d'accord sur un cessez-le-feu. Pérès explique à Arafat que l'arrêt de la violence est la seule solution et lui suggère même, dans un trait d'humour, d'envoyer Bargouti, le chef des Tanzim, au Groenland. Shimon Pérès regagne Tel Aviv persuadé que cette fois est la bonne. Or, moins de 24 heures après, la terreur se déchaîne à nouveau et de plus belle. Shimon Pérès se sent trahi et humilié.
Tout observateur objectif se pose la question : la stratégie du leader palestinien n'est-elle pas d'éliminer définitivement Shimon Pérès de la carte politique ? Tout le monde sait que le gouvernement d'union nationale trouve une légitimité internationale avec la présence du ministre des Affaires étrangères. À l'heure actuelle, la parole de Pérès vaut plus que la parole d'Arafat. Il a gardé la faveur des dirigeants du monde occidental. Éliminer Shimon Pérès, c'est isoler Ariel Sharon sur le plan diplomatique. Lui, en effet, a le profil du bourreau pouvant servir la cause palestinienne. Politique fiction ?
En 1996, Arafat a fait élire, en sous main, Nétanyahou tout en s'abstenant d'arrêter la vague d'attentats en cours. En 2000, Arafat ne fait rien pour sauver Barak face à Sharon. C'est la force du vieux leader palestinien : faire et défaire les gouvernements d'Israël. Quoi qu'il en soit, Shimon Pérès n'a pas réussi et il est aujourd'hui en position de faiblesse.
Certains ministres de droite ont demandé sa démission. Ariel Sharon a pris sa défense publiquement. Il sait que le jour où Pérès quittera le gouvernement, se sera le début de la fin. Les États-Unis accueillant Arafat dans leur camp, Sharon n'est plus en position de force. Le 4 octobre dernier, alors qu'un attentat tuait encore trois morts à Afula et qu'un avion russe ayant décollé de Tel Aviv se perdait dans la Mer noire, le ministre des Affaires étrangères allemands téléphonait à Ariel Sharon pour lui annoncer d'un ton ému qu'il venait de parler au président syrien. La Syrie, lui dit-il en substance, est contre le terrorisme et s'est toujours opposée au terrorisme. Ariel Sharon s'emporte. Comment l'Allemagne peut-elle s'émouvoir des propos d'un pays qui soutient le Hezbollah et le Jihad islamique ? Ariel Sharon pense un instant que le monde est devenu fou et que l'alliance avec le monde arabe est en train de se faire sur le dos de l'État hébreu.
Les Israéliens, quant à eux, avec une certaine naïveté, ont cru au lendemain des attentats anti-américains que le monde allait enfin compatir à leur existence difficile, depuis tant d'années. Il n'en fut rien. Les intellectuels en tout genre se mirent à distinguer les attentats aux USA (la cause pure) et les attentats en Israël (la cause mélangée). À mots couverts, certains ont chuchoté qu'il y a un terrorisme plus légitime que l'autre. Tout en condamnant la violence en terme général, ils faisaient comprendre que les terroristes du Hamas et du Jihad ne doivent pas être assimilés à Ben Laden. Le message est bien passé.
Oussema Ben Laden lui-même, si l'on en croit ses propos, récuse ses subtiles distinctions. Il a bien saisi le lien qui existe entre le Hamas et son organisation. La cause palestinienne est le fer de lance de sa propagande auprès du monde musulman. Arafat crie à la trahison et l'accuse de voler la cause palestinienne et de l'instrumentaliser. Pour Ben Laden, Arafat est un traître qui pactise avec le diable. Pour le Hamas qui a enflammé les rues de Gaza, Arafat est un traître potentiel. Le leader palestinien le sait ; il est confronté à l'intégrisme musulman dont il s'est servi et qui aujourd'hui le menace de l'intérieur.
Jean-Marie Allafort est professeur d'hébreu et de pensée juive, correspondant de Radio Notre-Dame à Jérusalem.
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